Michel HAJJI GEORGIOU
15/05/2022
L’auteur de ces lignes n’est pas friand de panégyriques. Il cultive – bien malgré lui, soit dit en passant – la fâcheuse réputation d’être tellement obsessionnel que rien ni personne ne trouve grâce à ses yeux – ou presque. Si bien qu’un jour, l’un de ses collègues à L’Orient-Le Jour l’avait taxé d’« ayatollah » parce qu’il refusait de faire passer une information commandée par un politicien. Ou encore, un autre à la MTV d’ « orgueilleux » parce qu’il se bornait à mettre en relief ce qui n’allait pas dans les structures hiérarchiques.
Las de cette réputation d’irréductible, d’insupportable, d’éternel insatisfait !
Pourtant, même Farès Souhaid, l’objet de cet article, n’a pas toujours reçu que des roses de ma part, au fil des ans.
Bien au contraire, notre relation amicale fut longtemps plutôt tendue politiquement, en dépit des nombreuses convergences de points de vue. Nous différions sans doute dans la perception la politique. Farès représente un animal politique au sens le plus complet du terme : il se caractérise par une précision chirurgicale dans l’analyse, une vaste culture transversale, un code de valeurs morales et une conviction que la chose politique est une affaire d’espace urbain, de Ville, sans pour autant renier d’où il vient, son paysage rocailleux du jurd de Jbeil, et une certaine vision du terroir, très pragmatique, de la pratique politicienne.
Naturellement, ce deuxième aspect ne pouvait pas trouver un écho favorable au jeune blanc-bec idéaliste, à l’époque toujours sur les bancs de l’université, convaincu que tout traditionalisme politique ne méritait que la guillotine.
Aussi, c’était la figure de Samir Frangié, son inséparable compagnon de route, qui me fascinait, et pas la sienne. À mes yeux, Frangié représentait celui qui s’était affranchi d’un poids traditionnel phénoménal et qui avait pleinement fait le choix d’embrasser une culture démocratique moderne.
Ce que je ne pouvais voir à l’époque, ce que je n’ai commencé à comprendre qu’à la suite d’une dynamique spontanée de rapprochement avec Farès Souhaid à l’annonce de la maladie de Samir, fin 2011, c’est que l’homme, au-delà de ses valeurs et de ses convictions profondes, possédait une connaissance des réalités libanaises. Il savait toutes les turpitudes de la politique libanaise – ses parents en avaient fait l’amère expérience. Le fait d’avoir grandi au sein d’une famille politique, dans une région à la fois conservatrice et mixte, d’avoir eu Kamal Joumblatt comme tuteur, d’avoir côtoyé les milieux du Deuxième Bureau, et fait des études dans la Ville des Lumières, en évoluant dans des milieux de gauche… tout cela avait contribué à développer en lui cette dualité d’idéaliste pragmatique, celle d’un homme qui connaît suffisamment bien l’âpreté du terrain politique libanais pour rester à la frontière entre les deux mondes.
Je ne me souviens plus tout à fait de notre première rencontre.
Farès Souhaid venait d’être élu député de la circonscription de Kesrouan-Jbeil, à l’issue des législatives 2000, sur une liste de notables appuyée par le régime. Mais il avait immédiatement pris ses distances de ce dernier au cours des mois suivants. Beaucoup lui ont reproché cette manoeuvre, et la lui rappellent sans cesse pour le stigmatiser comme ex-collaborateur du régime syrien. Le paradoxe, c’est que ceux qui s’amusent à lui ressortir sans cesse cet argument sont en général des hommes proches d’Assad et du Hezbollah…
Quelle que soit la motivation profonde qui l’incita à faire ce compromis passager avec le régime d’Émile Lahoud – seul lui peut répondre à cette question -, il reste que, dans la pratique,Souhaid utilisa sa députation pour porter au sein de l’arène parlementaire le projet sur lequel il planchait avec Samir Frangié depuis le début des années 1990 – celui du Congrès national pour le dialogue libanais, avec Hani Fahs, Nassir el-Assaad, Youssef Béchara, Mohammad Hussein Chamseddine et bien d’autres encore.
Avec Frangié, il joua un rôle prépondérant dans la dynamique politique qui déboucha sur le communiqué des évêques maronites de septembre 2000, premier clou dans le cercueil de l’occupation syrienne.
Sa clinique de l’Hôpital Souhaid constitua les prémisses du futur secrétariat général du 14 Mars. Du Rassemblement de Kornet Chehwane au Rassemblement du Bristol, des séminaires de Saydet el-Jabal à la réconciliation de la Montagne entre le Patriarche Sfeir et Walid Joumblatt, du Congrès des libertés du Carlton après les arrestations d’étudiants et de cadres FL et aounistes le 7 août 2001 et la répression des manifestants devant le Palais de Justice, au la rencontre entre Walid Joumblatt et Sethrida Geagea à Zouk pour créer un front de solidarité transcommunautaire, une opposition plurielle à même de réclamer la libération de Samir Geagea… Farès mena toutes les batailles souverainistes, jusqu’à l’effondrement du 14 Mars. Même, tout chrétien irrédentiste qu’il fût, contre le patriarcat maronite lorsque ce dernier trouva des excuses à Bachar el-Assad « le moderne » pour que ce dernier poursuivre l’extermination des révolutionnaires syriens.
À droite, on lui reprochait son discours en faveur d’un Liban fier de son arabité, soucieux de son environnement arabe, et ancré dans le vivre-ensemble. À gauche, on hurlait au traditionalisme, à un discours trop communautariste, trop chrétien. Les partisans lui reprochaient son indépendance, les indépendants sa volonté de ménager les partis, de ne pas les ostraciser de la vie politique. Une lecture pragmatique du tissu socioculturel libanais, ainsi qu’une volonté de ne pas briser les équilibres fragiles d’un 14 Mars trop hétérogène, en firent la cible de toutes les partis. Ils avaient besoin de lui pour jouer les médiateurs entre eux lorsque les chefs se montraient jaloux, chacun, de ses privilèges, au point de se bouder. Et ils préféraient le marginaliser, trop méfiants de son ascendant sur la « société civile » du 14 Mars, dont le secrétariat général était devenu le point de chute, lorsque le dialogue reprenait. Souhaid fut ainsi tour à tour taxé de pro-Joumblatt, pro-Hariri et pro-Geagea, et de trop séparatiste – ou pas suffisamment pour certains – lorsqu’il tenta de former avec Frangié le Conseil national du 14 Mars pour tenter de sauver ce qui pouvait encore l’être d’un édifice en pleine décomposition. En ce sens, le poste de secrétaire général du 14 Mars possédait un avantage stratégique certain, mais il était aussi une malédiction.
Avec l’effondrement du 14 Mars, qu’il tenta de sauver de toutes ses forces et par tous les moyens, Farès Souhaid fut transformé en bouc-émissaire. Pour les leaders, chacun dans sa perspective, il s’était montré soit partial, soit indocile. Pour certains intellectuels, militants de la société civile, indépendants du 14 Mars, il avait fait preuve de trop de concessions par rapport au parti. Pour les partis chrétiens souverainistes, il refusait de se ranger derrière leurs décisions de manière aveugle ou de se plier à leur volonté de phagocytose politique pour monopliser la représentation chrétienne.
Farès Souhaid, déjà écarté de la députation depuis 2005 en raison de son étanchéité au tsunami populiste aouniste, se retrouva aux prises avec les calculs électoraux et les velléités expansionnistes des Forces libanaises.
Naturellement, pour le courant aouniste, il était déjà le diable incarné.
Le Hezbollah, lui, le perçoit comme un ennemi naturel, d’autant qu’il est le seul politique à parler ouvertement, au lendemain du compromis présidentiel funeste qui porta Michel Aoun à la présidence de la République, d’« occupation iranienne du Liban ».
Nombre de composantes chrétiennes qui tentaient de « régulariser » leurs relations avec le Hezbollah en initiant un énième dialogue avec ce dernier, pointent du doigt le jusqu’au boutisme de Souhaid, refusant de le suivre sur cette voie.
Il est, au plan chrétien, le parfait trublion, l’insupportable rabat-joie, l’ « enfant terrible » qui continue de résister à la tendance générale au discours sectaire et au repli sur soi.
Trop 14 mars 2005.
Même le patriarcat maronite, dont il a pourtant été un soutien invétéré du temps du Patriarche Sfeir, l’écoute actuellement d’une oreille, souvent distraite, du reste.
Pourtant acquis aux idéaux de la révolution du 17 Octobre, à laquelle il reprochait toutefois de ne pas fixer ses priorités politiques clairement en pointant du doigt l’occupation iranienne, cette dernière partageait exactement la même opinion que les partis chrétiens traditionnels à son sujet : trop 14 mars 2005, donc trop infréquentable. Un « extrémiste », « obsédé » par les armes du Hezbollah, alors que le problème se trouve « ailleurs », dans « l’ensemble de la caste politique sans différentiation aucune ». S’aventurer dans les territoire de Farès Souhaid, c’est foncer tête baissée dans un champ de mines. Trop compromettant pour ceux qui sont si obnubilés par les strapontins qu’ils doivent ménager la chèvre et le chou afin de régner dans la mièvrerie et la tiédeur.
En ce sens, Farès Souhaid constitue, paradoxe absolu, un point de convergence entre le Hezbollah, le Courant patriotique libre, les Forces libanaises et une bonne partie des composantes « réformistes » du 17 Octobre du point de vue de l’animosité qu’il génère. Cela l’expose à toutes les attaques, menaces et insultes, mais – un dualisme de plus – n’est pas non plus sans l’aider à créer ses propres marques politiques, loin du landernau politique libanais, et loin des logiques d’homogénéisation de la scène politique.
Pourtant, il a raison, l’occupation iranienne est la mère des maux dont souffre le Liban.
Les ruines d’une partie de Beyrouth, le cortège de victimes du 4 Août, la dislocation totale du Liban sous le règne fantoche du Hezbollah et de sa marionnette Aoun, en sont la preuve irréfutable…
« Les leaders maronites sont comme des aigles, ils ne volent qu’en solitaire », disait Edouard Honein.
Farès Souhaid est aussi un aigle.
Mais un aigle libanais.
Et c’est tout à son honneur.
En savoir plus sur Beirut Unbound
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
