Michel HAJJI GEORGIOU
27 juin 2024
« Le Liban n’est pas seulement un pays, c’est un message », affirmait Jean-Paul II, dans l’une des formules les plus justes et les plus douloureuses de l’histoire contemporaine. En ce mois de juin 2024, le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État du Saint-Siège, n’a fait que rappeler cette évidence, devenue lieu commun — et pourtant si souvent reniée, même au Liban.
À peine les mots étaient-ils prononcés que des partisans du fédéralisme se sont empressés de sonner la charge, en affirmant que « le Grand Liban n’a jamais été un message », mais « une erreur historique ».
Ainsi, sans frémir, d’une formule lapidaire, invalidaient-ils rien de moins qu’un siècle d’histoire.
On pourrait leur concéder que le Liban fut peut-être, par bien des aspects, une anomalie, comme l’Europe le fut après 1945 : une construction arrachée à la guerre et au chaos, reposant sur un pari presque insensé — celui de la pluralité.
Mais c’est précisément là que réside son génie.
Le Grand Liban fut d’abord une audace, et comme toute audace, une fragile promesse.
Nul ne nie les épreuves : la violence, les guerres, les massacres, les occupations, les dérives du confessionnalisme, les complicités entre les oligarchies et les milices. Mais qui, hormis les cyniques, peut voir dans ces tragédies la preuve que l’idée du Liban est en soi viciée ?
La violence n’est pas fille du pluralisme, elle est fille du mimétisme, du désir d’homogénéisation, du refus d’admettre la différence.
Quand les communautés, au lieu de s’accepter dans leur diversité, cherchent à se dominer, à se soumettre, à s’unifier par la force, alors vient le sang. Et ce sont toujours les peuples qui paient le prix de la folie de leurs chefs.
C’est cela que Jean-Paul II, et après lui Benoît XVI, François et tant d’autres, n’ont cessé de rappeler. Le Liban n’est pas un problème à résoudre, mais un témoignage à protéger. Ce pays est un appel permanent au dépassement de la peur de l’autre.
C’est tout le sens du Synode pour le Liban organisé par Jean-Paul II, puis de son Exhortation apostolique, l’une des plus fortes de son pontificat, remise en main propre à Beyrouth en 1997.
Elle fut l’aboutissement d’un long chemin concomitant à une certaine idée du Liban défendue par Nasrallah Sfeir, Hassan Khaled, Mohammad Mahdi Chamseddine, Rafic Hariri, Samir Frangié et tant d’autres, qui refusèrent de céder à l’évidence de la division — certains jusqu’au martyre.
Certes, les institutions du Liban sont malades ; son régime à bout de souffle.
Certes, les débats sur la forme du régime sont légitimes, nécessaires même.
Mais il n’y aura pas de solution sans État, et il n’y aura pas d’État tant qu’une milice armée empêchera, par la terreur, la restauration de la souveraineté.
La crise du Liban n’est pas dans sa forme, elle est dans son empêchement.
On ne le répétera jamais suffisamment : le pluralisme est une richesse à condition d’être servi par des dirigeants dignes de ce nom — non des flibustiers, des parrains ou des demi-dieux paranoïaques. Il n’est pas un problème en soi.
La preuve : c’est souvent lorsque les sociétés sont les plus homogènes que les violences atteignent leur paroxysme.
Le problème n’est pas d’être divers, mais de refuser à l’autre son droit à exister dans sa différence.
Le problème, ce sont les hommes.
Ceux qui prônent aujourd’hui le fédéralisme, l’autonomie, voire la partition, ou ceux qui rêvent, en sous-main, d’un cantonnement identitaire des chrétiens, n’ont tiré aucune leçon du XXe siècle libanais. Ils ignorent l’histoire — ou ils ne la lisent que sous l’angle de la haine ontologique, du complexe obsessionnel d’une mémoire des temps de purifications ethniques qui n’a toujours pas été purifiée, apaisée, guérie. Ils ignorent que l’obsession d’un repli n’a jamais produit que l’angoisse, la méfiance, la violence. Ils ignorent surtout que l’idéal chrétien ne peut se réduire à la nostalgie d’un bastion.
Samir Frangié le rappelait avec force : la mission des chrétiens n’est pas de se retrancher dans un cocon ou de s’exclure de la géographie ou de la société, en parfaite autarcie, mais d’ouvrir, de lier, de garantir l’espace commun.
La vocation chrétienne n’est pas de bâtir des murs, mais des ponts.
Et c’est bien ce que le Vatican n’a cessé de marteler au fil des pontificats. De Jean-Paul II à Benoît XVI, en passant par François, dont l’effort inlassable en faveur de la culture du lien, qu’il s’agisse d’Al-Azhar, de l’accord d’Abou Dhabi ou encore de la visite à l’ayatollah Sistani, poursuit inlassablement l’horizon d’une fraternité universelle, en opposition frontale à toute forme d’ethnocentrisme, de suprématisme, de culture de l’exclusion ou de la discorde.
Qu’a d’ailleurs toujours défendu l’Église, sinon la paix, la justice et la liberté ? Qui donc, en vérité, peut encore prétendre, aujourd’hui, en toute bonne foi, que le Vatican, Hassan Khaled, Chamseddine, Mgr Sfeir, Hariri, le synode, l’Exhortation, le conclave maronite et une infinité de témoins n’avaient rien compris au Liban ?
Faut-il croire que nous soyons désormais livrés aux héritiers de Renaud de Châtillon ?
À ceux qui voient dans la foi un prétexte à la haine et dans la mémoire un droit à la revanche ?
Que le Vatican n’est plus le repère des chrétientés orientales, dont certaines ont si longtemps respiré l’air putride de l’Alliance des minorités qu’elles se sont abandonnées, consciemment ou inconsciemment, aux sirènes baathistes et mahdivis ? Au séparatisme belliqueux ? Au rêve de mimer la capacité du régime alaouite à diviser et régner sur la majorité par la terreur ?
Faut-il que les chrétiens d’Orient, cent ans après, retournent à l’idéologie de la forteresse, au rêve morbide de la citadelle assiégée, sous prétexte que la peur est devenue doctrine ?
La logique sous-jacente de cette dérive mortifère n’est-elle pas une essentialisation simpliste et dangereuse de l’islam, selon laquelle « au fond de chaque musulman se cache Daech ou le Hezbollah » ?
Face aux tenants du repli, face aux tentations identitaires ou aux sirènes du populisme communautaire, les chrétiens du Liban, comme tous les Libanais d’ailleurs, n’ont d’autre choix que d’assumer pleinement leur héritage et de lutter pour le retour d’un État digne de ce nom, souverain, garant des libertés et protecteur de tous.
N’en déplaise aux tenants de la rupture, l’histoire du vivre-ensemble au Liban n’est pas une grille de lecture idéologique, une utopie inventée par certaines élites intellectuelles. Au contraire, elle a été une expérience de tous les jours, nonobstant les moments de crise, de déchirements et de guerres, alimentés par des enjeux de pouvoir féodaux et politiques, ainsi que par les intérêts externes, sous le couvert du réveil des asabiyyat communautaires.
Exterminer d’un trait le Liban-message de Jean-Paul II au nom d’un traumatisme du pluralisme dissimulé sous le masque de la défense du pluralisme.
Quoi de plus pervers ?
Et, une fois cette mise en terre jouissive thanatophile accomplie, que restera-t-il ?
À quoi bon prétendre vouloir sauver les chrétiens d’Orient si c’est pour qu’ils meurent d’étouffement dans des mini-ghettos féodalisés ?
Le Grand Liban n’est pas une erreur. C’est un pari, imparfait, dangereux, mais juste.
Comme l’Europe.
Comme toute humanité qui se reconnaît dans l’altérité.
Ce n’est pas le pluralisme qui tue.
C’est la peur.
Et c’est elle, et non l’autre, qu’il faut désarmer.
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