L’image assassine

Michel HAJJI GEORGIOU

14/07/2024

Les images de la tentative d’assassinat de Donald Trump, le candidat républicain à la présidentielle US, sont hallucinantes. 

Au-delà du débat sur la mise en scène ou la réalité de l’incident – il faudra pour cela attendre les résultats de l’enquête annoncée par Joe Biden, si jamais elle aboutit à quelque chose – les réactions vis-à-vis de la tentative ratée sur les réseaux sociaux et même au sein des élites politiques, confirment que l’état du monde et des sociétés est véritablement à déplorer.

Il ne s’agit nullement de relativiser l’assassinat politique, qui reste un acte parfaitement odieux et inadmissible, comme, du reste, toute forme de violence. Nous en savons quelque chose au Liban, avec notre cortège de personnalités assassinées, ne serait-ce qu’au cours de deux dernières décennies. 

Il ne s’agit pas non plus de relativiser un traumatisme particulièrement puissant dans la mémoire américaine contemporaine. Les assassinats de Lincoln, Garfield, McKinley et surtout Kennedy, pour ne citer que des présidents, sont, malgré le temps, restés vivaces dans la mémoire américaine. Franklin Roosevelt, Ford, Reagan ont réchappé au pire. Trump n’a bien sûr aucunement la carrure de ses prédécesseurs, mais il bénéficie d’une popularité exceptionnelle, surtout auprès des couches rurales de la population américaine. 

Or justement, ces foules émotives sont souvent bien plus sensibles, plus manipulables, plus attentives au décor qu’au ébat de fond. Cette opinion selon laquelle « la » fameuse photo du « survivant » Trump, le bout de l’oreille sanglante, le point levé, la rage de la détermination sur le visage, a d’ores et déjà scellé le sort de l’élection présidentielle, en dit long sur le degré de crédulité incroyable des électeurs. 

Cette tendance remonte au célèbre débat télévisé Nixon-Kennedy, premier du genre, mais elle n’était alors qu’un seul facteur parmi d’autres dans le comportement électoral. Aujourd’hui, elle semble être devenue le paramètre déterminant, tant la culture du visuel, portée par Facebook, Instagram ou TikTok, s’est imposée ces dernières années. Et cela, le nabab Trump, qui a l’expérience de la télévision, le sait bien. Arrivé tardivement dans le monde de la politique, il demeure avant tout un homme qui réduit l’art de gouverner à celui du showbiz. 

D’ailleurs, l’acharnement contre Joe Biden en raison de son âge, alors que l’électorat républicain soutient Trump comme un seul homme malgré ses hallucinations répétées sur Hannibal Lecter, illustre parfaitement ce qui façonne désormais la notoriété des figures publiques. 

Le populisme utilisera toujours tous les moyens pour arriver au pouvoir et misera toujours, pour parvenir à ses fins, sur la volonté des autres acteurs du système de respecter les règles de la démocratie. Son champ d’action est celui de la subversion, son discours n’a pas peur du paradoxe et se moque des grands principes, de la cohérence et des valeurs. Sa seule et unique motivation est la volonté de puissance, et, pour lui, la fin justifie les moyens. 

Un vent de folie souffle sur le monde entier, disloqué, perdu, rongé par ses propres démons, et avide d’un retour à l’autoritarisme pour calmer ses angoisses existentielles, quitte à ébranler les fondements mêmes du système qui lui garantissent ses libertés et ses droits fondamentaux. 

Nous ne sommes plus à la fin de l’Histoire, mais face à un retour en force du refoulé, une régression vers les pulsions grégaires les plus archaïques, sans doute annonciatrices d’une déferlante de violence qui s’abattra inévitablement l’âme humaine. 

La seule note d’espoir, il faut sans doute la trouver auprès d’une jeune génération qui n’a plus envie de ce monde à l’agonie, et qui en reconstruira sans doute un autre, différent, affranchi de ses angoisses, réconcilié avec ses traumatismes. 

Du moins faut-il s’en convaincre – ne serait-ce que pour survivre aux ténèbres. 


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