Songe d’automne

Michel HAJJI GEORGIOU

27/09/2024

Cette histoire n’est pas imaginée, inventée, romancée ou dramatisée. Elle est vraie, de bout en bout.

La pièce est plongée dans un clair-obscur qui n’est, de toute évidence, pas de ce monde. 

Je ne sais comment je me suis soudain retrouvé dans ce temps entre les temps, où flotte un sentiment parfait de légèreté, de calme et de paix, où toutes mes angoisses sont réduites à néant. 

Je reconnais bien le jeune homme qui m’accueille en ces lieux étranges, quand bien même il ne fréquente mes rêves que très occasionnellement: il s’agit de mon camarade Rami Azzam, dont le coeur s’est brisé en mille morceaux à l’âge de 24 ans, le 27 octobre 2003 – probablement d’avoir trop aimé la vie en trop peu de temps. L’ici-bas n’est pas toujours clément avec ceux qui veulent et qui savent aimer, les fous qui veulent s’entourer de beauté et changer le monde.

Mon compagnon de route est toujours le même, dans sa fougue juvénile, son énergie à la fois calme et contagieuse. Il est vrai que les tours d’horloge et de sablier opèrent sans doute différemment ici. Le temps ? Dans l’apesanteur de l’éternité, qui peut bien s’occuper de telles pacotilles ? 

Une curieuse conversation s’engage avec l’ami retrouvé pour un instant fugace, onirique. 

Il me prie de ne pas m’inquiéter pour mon père, Pierre, en dépit de son âge et de ses ennuis de santé. Et pour cause: le sien, Pascal, qui l’a rejoint l’année précédente au firmament, au terme d’une maladie dévastatrice, baigne, me rassure-t-il, dans « une paix, une sérénité absolue ». « Nous prenons bien soin de lui », me dit-il, sur le ton de la confidence. Comme une promesse implicite, un serment murmuré. 

Fatigué par le poids des années et des épreuves, mon père l’est, sans aucun doute. La destruction de son magasin pour la quatrième fois depuis 1975, avec le cataclysme au port de Beyrouth, l’a sérieusement ébranlé. Mais son état de santé n’est en rien alarmant, et il ne souffre d’aucun mal pouvant présager immédiatement du pire. 

Je mets donc la sollicitude rassérénante de mon ami pour mon paternel sur le compte de mes propres inquiétudes quotidiennes, de mes propres angoisses relatives à la fatalité. Du reste, Rami n’est-il pas devenu jour après jour, depuis son départ soudain, une part entière de mon surmoi, que je consulte au quotidien avant de prendre n’importe quelle décision ? 

Mais ce n’est pas fini. 

Mon camarade a décidé de m’offrir, en prime, une « vision d’avenir », une prémonition. 

Entraîné à ses côtés dans un survol de la côte libanaise de Tripoli à Naqoura, le spectacle qui s’offre à mes yeux n’a rien à envier à l’Apocalypse de Saint Jean. 

À ma droite, un nuage noir gargantuesque, un véritable dragon de feu et de fumée, flotte au-dessus de la mer sur l’ensemble du littoral libanais. 

À ma gauche, des hordes de démons se livrent à des massacres abominables. Les rues sont des rivières de sang. 

Le pays tout entier n’est plus qu’un immense brasier. 

L’Enfer a pris forme et les Quatre Cavaliers sont à l’oeuvre. 

« Regarde », me dit Rami… 

Je me réveille aussitôt, en sursaut, en sueur, le coeur battant à tout rompre. Mais, sous le choc des images, ma mémoire a immédiatement refoulé tout souvenir de ce cauchemar.  

Nous sommes le 29 septembre 2020 au matin, et tout est calme… mais soudain, de manière complètement inattendue, en milieu d’après-midi, mon père décède d’une sorte d’AVC combinée à une fausse route. 

Contactée immédiatement, rappelée à plusieurs reprises dans les minutes interminables qui suivent, la Croix-Rouge ne viendra jamais au secours… 

Et, dans ce mélange d’angoisse, de panique, d’impuissance et de tristesse, mon cauchemar me revient brutalement à l’esprit comme une gifle. Et, avec, les paroles prophétiques de Rami concernant mon père et la perspective de « meilleurs soins » dans un autre monde… 

Depuis, les images apocalyptiques de ce songe cauchemardesque me hantent incessamment. 

Au lendemain du 7 Octobre, j’ai prié tous les jours, et de tout mon coeur, pour qu’elles ne deviennent pas, à leur tour, réalité.

Le présage de perdre son père est insupportable.

Celui de perdre son pays, simplement épouvantable. 

Que le Très-Haut protège le Liban.


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