Notre devoir politique

Michel HAJJI GEORGIOU

28/09/2024

Même pour son pire ennemi – comme l’auteur de ces lignes – l’assassinat du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, hier, dans un gigantesque attentat perpétré par Israël dans la banlieue sud de Beyrouth, ne devrait provoquer aucun sentiment d’euphorie, de « justice » accomplie, ou de consolation. 

Une réaction impulsive est certes compréhensible. Nasrallah est sans doute l’un des hommes les plus clivants du pays. Il ne laisse pas indifférent. 

Il provoque l’adoration ou la haine. Pas d’entre-deux. Pas de zones grises. 

Mais il faut aussi pouvoir quelquefois s’élever au-dessus de ses émotions et de ses blessures.  

Il y a un choix de valeurs à faire face aux événements actuels, qui nous placent en permanence devant un examen de conscience.

Ls conséquences de ce test quotidien ont un impact sociétal essentiel.  

Les morts parmi nos amis et nos proches qui nous manquent tant, que nous commémorons avec tristesse et colère, ne reviendront jamais.

À présent, leurs assassins ne seront jamais jugés pour leurs crimes – ce qui était une revendication forte et salutaire de notre part. 

Nous nous plaignons de l’impunité dont ils ont bénéficié pour leurs crimes. Mais ceux qui les liquident à présent l’un après l’autre sont les chantres historiques de la culture de l’impunité.

Avec ses ennemis, Israël emporte des centaines de civils innocents, ainsi qu’un amas de destruction incroyable et une crise extraordinaire de déplacés, sans aucun égard pour l’émergence d’éventuelles tensions interlibanaises. 

Or, ces tensions se sont manifestées dans l’histoire du Liban à chaque fois que des assassinats ont eu lieu. Aussi faut-il les craindre plus que jamais à présent et déployer tous les efforts nécessaires pour les éviter.

Nul ne peut supporter que ses symboles et amis tués soient constamment, rabaissés, raillés, insultés par les autres. 

L’indignation face à ce genre de comportements n’est pas à la carte. C’est un principe général à adopter, au-delà de l’animosité et de l’adversité. 

Et tant pis si d’autres, insensibles, ne veulent pas faire preuve de respect et de révérence : cela ne saurait nous pousser à en faire de même. 

Il s’agit d’une question de cohérence. 

La vengeance est une résignation à l’impuissance – et le fruit d’une démission collective. 

Or depuis une décennie, beaucoup ont renoncé à faire face au projet du Hezbollah, par intérêt, faiblesse ou lassitude. 

La vengeance est la conséquence de la servitude volontaire, le seul moyen de compenser ce vouloir-liberté, ce vouloir-justice frustrés. 

Il n’est pas demandé d’avoir de l’empathie pour son ennemi politique.

L’empathie est pour ceux qui, au sein de la communauté chiite, sentent, en dehors du périmètre étroit du parti, qu’ils ont perdu une référence et un repères. Et ce même si certains d’entre eux soutiennent eux-mêmes la violence comme instrument du politique. Même s’ils ont passé les deux dernières décennies à harceler, insultes et menaces à l’appui, leurs adversaires politiques – y compris l’auteur de ces lignes. 

C’est d’ailleurs le principe du rituel des condoléances. 

S’élever au-delà des divergences, y compris des vendettas, face à la mort.  

S’associer à une communauté de personnes en souffrance, pour les aider à panser leurs plaies et créer une fraternité humaine.

Et tant pis s’ils ne saisissent pas la balle du processus de guérison de la haine au bond. Cela est, en définitive, leur propre choix. 

Je ne me réjouirai pas de la mort de mes pires ennemis. 

Il m’est peut-être arrivé de le faire autrefois, par manque de maturité, mais l’on apprend de ses erreurs. 

Je refuse désormais de m’abandonner à l’amertume et la haine.

Je refuse de faire le choix de la violence morale, comme physique. 

C’est ce qui me définit comme personne humaine.

Je refuse d’entrer dans la logique grégaire de la guerre. 

Je ne renoncerai pas à mon humanité.

C’est plus qu’un choix, c’est une responsabilité, aussi bien vis-à-vis des autres que de moi-même. 

Nous sommes tous égaux, tous humbles, face à la mort et la catastrophe – et l’exigence de décence en temps de crise est la plus grande épreuve qui soit. 

C’est le fondement de l’éthique politique. 

D’ailleurs, pour rappel, le 14 mars 2005 était lui-même l’incarnation de ce sursaut civil de vie, collectif et pluriel, un cri de vouloir-liberté et de vouloir-justice face à la culture de l’assassinat et de l’impunité. 

Nous en sommes donc capables.

Cette tâche politique est plus qu’une mission. 

C’est un devoir. 


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