Michel HAJJI GEORGIOU
29/09/2024
Loin de toute comparaison messianique visant à le transfigurer ou l’innocenter des crimes dont il est responsable depuis trois décennies au Liban et en Syrie, une analyse dépassionnée montre que le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, atomisé le 27 septembre par Israël dans les bunkers souterrains de la banlieue sud, aurait été trahi trois fois par ses parrains à Téhéran.
À la demande du régime des mollahs, qui fait preuve de la prudence la plus extrême pour ne pas porter le conflit sur son propre territoire, Nasrallah a dû s’aventurer seul dans une guerre dont il ne voulait sans doute pas à l’heure actuelle – en dépit de ses bravades -, contrairement à Tel-Aviv, avide de prolonger, d’étendre et d’intensifier le combat. Le leader historique du Hezbollah a été réduit dans ce cadre au statut de kamikaze, de chair à canon, et de carte maîtresse dans la perspective des négociations sur le nucléaire iranien. Il est vrai qu’il s’est retrouvé aussi prisonnier de sa rhétorique relative à l’unité des fronts, mais, là aussi, il faut parier que l’invention lumineuse ne venait pas de lui, mais de son tuteur.
L’homme a dû, de ce fait, respecter les règles d’engagement dont Israël se considérait comme délivré après le 7 Octobre, c’est-à-dire se contenter de faire le strict minimum au plan militaire sans dépasser les limites imparties par le régime de Téhéran au périmètre de la guerre, tout en se voyant obligé de servir de ligne de protection avancée du territoire iranien.
Le chef du Hezbollah savait également qu’il ne bénéficiait pas d’une couverture sécuritaire et militaire de l’Iran face à la fureur de son ennemi. Téhéran lui avait clairement fait savoir qu’il serait seul dans la bataille. En ce sens, encore une fois, Nasrallah a payé de toute évidence le prix d’une nouvelle stratégie douce de la part de ses maîtres à l’égard de l’Occident.
Tout cela, Benjamin Netanyahu le savait. Et il en a profité pour appuyer sur le bouton en toute quiétude.
Certes, Hassan Nasrallah est loin d’être une victime.
D’abord, nul ne l’a contraint à devenir un « soldat dans l’armée du vilayet e-faqih », selon sa propre formule. L’homme (comme tout son directoire guerrier et politique) était en effet redevable à l’Iran de tout ce qu’il était. C’est le régime des mollahs qui en avait fait un chef – non seulement à l’échelle locale, mais régionale – en tout cas pendant un certain temps, avant son expédition sanglante en Syrie. Cette allégeance, il l’a payée de sa vie. Mais aussi de la vie, la sécurité et la pérennité de milliers de civils, ainsi que de la stabilité du Liban.
Politiquement, il est impossible d’oublier les assassinats et attentats politiques et criminels commis par le Hezbollah sous la direction de Nasrallah à partir d’octobre 2004, initiée avec la tentative d’assassinat de Marwan Hamadé, au lendemain de l’adoption de la résolution 1559 du Conseil de sécurité de l’ONU.
Et la liste est longue :
- Le soutien apporté à Damas pour diaboliser la dynamique du patriarche maronite, Mgr Nasrallah Sfeir, visant, dès septembre 2000, à mettre fin à l’occupation syrienne du Liban. À la demande du régime Assad, Nasrallah a mobilisé sur le plan communautaire, lors de Achoura, et politique, en intégrant des structures opposées au Rassemblement de Kornet Chehwane, et en participant à des manifestations contre l’opposition plurielle du Bristol.
- L’assassinat de Rafic Hariri, Bassel Fleyhane et leurs compagnons dans le méga-attentat du 14 février 2005 en plein coeur de Beyrouth.
- La manifestation du 8 mars 2005, affront la révolution du Cèdre, pour tenter d’en briser l’élan.
- Les assassinats de Samir Kassir, Georges Haoui, Gebran Tuéni, Pierre Gemayel, Antoine Ghanem, Walid Eido, Wissam Eid, Wissam el-Hassan, François el-Hajj, Mohammad Chatah, ainsi que les tentatives d’assassinats de May Chidiac, Élias Murr et Samir Chéhadé, entre autres.
- Le déclenchement de la guerre de juillet 2006.
- L’exécution à Soujod du capitaine de l’armée Samer Hanna.
- Le blocage institutionnel permanent et les vacances présidentielles répétées pour étendre son contrôle sur les institutions et déjouer la mise en place puis l’action du Tribunal spécial pour le Liban, chargé d’établir la vérité sur l’assassinat de Hariri.
- Les intimidations répétées contre l’armée libanaise, notamment à Aïn el-Remmaneh début 2008.
- Les équipées sanglantes des 7, 8 et 9 mai 2008 pour terroriser les leaders du 14 Mars et contrôler Beyrouth et la Montagne.
- L’enlèvement de l’ingénieur Joseph Sader.
- L’assassinat du jeune responsable estudiantin de l’Option nationale, Hachem Salmane, devant l’ambassade iranienne.
- Les massacres en Syrie à partir de 2011 à la rescousse du régime de Bachar el-Assad.
- Sa responsabilité dans l’effondrement économique et financier de 2019 – à la fois en raison des sanctions américaines et de la transformation du pays en plaque tournante du blanchiment d’argent au profit de la Syrie, de l’Irak et de l’Iran. Responsabilité politique aussi, avec le chantage politique et sécuritaire qui a mené à l’élection de Michel Aoun à la présidence de la République.
- L’étouffement de la révolution de 2019, dont le premier acte a été la mise au pas des révolutionnaires dans les régions à majorité chiite.
- Les raids de voyous à Beyrouth pour harasser les protestataires à la Place des Martyrs et sur le Ring, entre autres.
- La stratégie d’entrisme pour torpiller la tendance souverainiste au sein du camp établi à la Place des Martyrs.
- La transformation du Port de Beyrouth en facilité militaire, qui a conduit à l’explosion du 4 août 2020, avec son lot de victimes innocentes et de destruction.
- Les efforts pour torpiller l’enquête menée par le procureur Tarek Bitar sur le cataclysme du 4 Août,, notamment à travers l’invasion de Aïn el-Remmaneh et les interventions de Wafiq Safa.
- L’assassinat-message de Lokman Slim, et d’autres personnalités dans le cadre de l’affaire du Port.
Et la liste n’est pas exhaustive… à l’ombre de Nasrallah, le Hezbollah a été le moteur essentiel d’une normalisation de la culture de la haine, de la violence, de la répression et de la désertification culturelle.
Ceci n’est pas un réquisitoire émotif, mais un état de fait.
Le respect du sanctuaire de la mort et la condamnation de la violence et des liquidations politiques est un devoir.
Mais la mémoire des victimes de celui qui a été à son tour victime de la violence est tout aussi importante.
Alors, lâché, Hassan Nasrallah, comme tant d’autres leaders politiques libanais avant lui ?
Trahi et abandonné, comme Darius III, par les siens ?
Peut-être.
Mais cet homme, qui a fait au Liban et à un pan important de Libanais et de Syriens tant de mal, trouvera-t-il, au-delà des convenances rituelles du deuil, un Alexandre pour le pleurer comme un frère ?
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