Michel HAJJI GEORGIOU
06/10/2024
Tous les vingt ans en moyenne, un privilège unique est accordé aux Libanais (et aux Palestiniens, cela dit) : la possibilité de se retrouver aux premières loges pour témoigner des progrès sensationnels de la technologie de pointe militaire.
De trop près, d’ailleurs, et en leur qualité de cobayes… mais c’est sans doute chipoter sur les détails…
Mais trêve de plaisanteries. Le sarcasme ne doit pas occulter le fait que le pays du Cèdre soit devenu, depuis quelques jours, le terrain des machines à tuer de demain.
Car cette guerre n’est pas comme les autres : elle représente un point de rupture dans la polémologie. Nous en percevons les contours et en subissons les effets, nous ne réalisons pas encore pleinement ce qu’elle signifie.
Le Liban, une fois encore, fait office de champ d’expérimentation. Non pas comme un espace d’étude des écueils et des perversions du pluralisme, ni en tant que laboratoire pour le dialogue des cultures et le vivre-ensemble. Il n’est plus qu’un terrain d’essai pour la guerre du futur.
Mais ce futur-là ressemble de plus en plus aux pires dystopies issues des studios de Hollywood…
Une guerre qui dépasse l’homme
Le conflit qui se déroule depuis quelques semaines sur le territoire libanais n’est pas une simple confrontation militaire. Il marque probablement l’avènement de la première « post-guerre » – une guerre où les hommes ne se battent plus seulement avec des armes, mais avec des algorithmes, des drones autonomes, des systèmes d’intelligence artificielle capables de traquer, identifier et éliminer des cibles en quelques fractions de seconde.
L’opération des pagers visant les miliciens du Hezbollah en est l’incarnation la plus terrifiante : des combattants, repérés en temps réel, exécutés en masse par un simple message chiffré, en une fraction de seconde, sans mise en garde ou en situation… sans combat.
Cela n’a plus rien à voir avec les mécanismes de la guerre connus jusqu’à présent. Les tactiques militaires traditionnelles, l’expérience du combat terrestre, les guérillas sont désormais obsolètes face à la froideur mathématique d’un algorithme de ciblage. La guerre est en train de devenir une équation à résoudre, un calcul froid où la décision de tuer est prise non plus par des officiers de terrain, mais par des machines « intelligentes » intégrées à des systèmes autonomes.
Le comble est sans doute dans l’usage de l’intelligence artificielle au nom de la bêtise humaine. Voire de l’inhumain.
Et ce n’est là qu’un début.
« Get ready for the future baby, it is murder », chantait, au début des années 1990, Leonard Cohen, avec un certain sens de la prophétie.
L’humanité en ballotage
Certes, nous savions déjà qu’il n’y avait plus de vie privée ou de sécurité à l’heure des satellites, smartphones, trackers, virus et réseaux sociaux. Nous savons aussi qu’avec l’avènement des puces et de la nanotechnologie, nous deviendrons parfaitement manipulables, à même d’être liquidés par des hackeurs criminels à n’importe quelle minute, de toutes les façons possibles.
Mais nous étions encore convaincus que la guerre était une affaire d’humains – paradoxe à part. Que les décisions de tuer, aussi atroces soient-elles, revenaient encore aux hommes.
Le 17 septembre 2024 vient d’amorcer un virage terrifiant vers une destination inconnue. L’opération des pagers constitue en effet un avant-goût d’une horreur sans nom, glaciale, à venir – digne d’un futur apocalyptique à la Terminator.
La science-fiction nous avait prévenus.
Nous y sommes.
Bien sûr, ce n’est pas (encore) Skynet ou Robocop… mais sans doute déjà Eagle Eye…
Bien sûr, la guerre est toujours décidée par des humains.
Mais le processus menant à la mort est de plus en plus rapide, automatisé, optimisé.
Et demain ? Rien n’empêche ces mêmes logiques d’optimisation algorithmique, appliquées aux cibles militaires, de s’étendre à d’autres domaines, telles que la répression politique, la surveillance de masse ou l’élimination préventive d’individus « suspects », à la Minority Report ?
Car il ne faut pas s’y tromper : la guerre algorithmique ne s’arrêtera pas aux champs de bataille. La technologie qui sert aujourd’hui à identifier un combattant pourrait demain désigner un opposant politique, un journaliste, un dissident. Elle s’étendra à tout ce qui menace l’ordre établi. Le Vladimir Poutine de demain sera équipé d’un HAL-2000… jusqu’à ce que les deux fusionnent en un seul cyborg totalitaire et probablement psychotique.
Une « résistance » anachronique
Face à cette nouvelle réalité, le Hezbollah en lui-même paraît superbement anachronique, et sa vision de la guerre parfaitement archaïque.
Le Hezb mène une guerre du XXe siècle contre un ennemi du XXIe, en appliquant les vieilles recettes de la guérilla – enracinement territorial, bunkers, tunnels, insertion de ses combattants au cœur des populations civiles pour se fondre dans la masse et compliquer la riposte adverse, etc.
Mais comment se cacher lorsque l’ennemi ne cherche plus ? Comment résister lorsque l’ennemi voit à travers les murs, écoute à travers les réseaux, frappe sans même envoyer un homme sur le terrain ?
L’inégalité frappante de la guerre, l’exposition sans pareille, criminelle, qu’elle fait encourir à la population civile du foco guerrillero, sans qu’aucune structure de protection n’ait été assurée à cette dernière, l’exploitation des humains pour protéger les miliciens et les armes… tout cela n’est synonyme que d’un seul état de fait : le Hezbollah n’a pas seulement échoué à anticiper la mutation de la guerre. En condamnant à mort ceux qui croyaient en lui, son échec stratégique n’est pas seulement militaire : il est avant tout moral.
Protéger une population en la transformant en bouclier humain, « résister » en sacrifiant les siens sur l’autel de dogmes dépassés…
Drôle de conception de la « résistance », qui ressemble beaucoup plus à une invitation au carnage.
Guevara avait été honni par les paysans boliviens pour beaucoup moins que ça en 1967…
Le pire, sans doute, c’est que le Hezbollah savait – et qu’il s’en fichait superbement.
Le choix de « l’humain »
Face à cette nouvelle donne, la question éthique n’est pas seulement militaire ou stratégique, mais existentielle.
Le conception de la guerre comme un affrontement entre volontés humaines, aussi brutales soient-elles, fait partie du passé. Mais que se passe-t-il lorsque la machine de guerre se soustrait progressivement à l’homme ? Même Israël, dont la brutalité militaire a largement été démontrée au fil des dernières décennies, n’est pas en mesure de maîtriser entièrement la mécanique qu’il met en branle. Il n’en est que l’instrument, le porteur de la faux.
Israël a ouvert la boîte de Pandore. Il donne raison à René Girard, qui, dans son dernier opus, Achever Clausewitz, était persuadé que « l’homme », toujours capable de se surpasser dans l’abomination, sera inéluctablement l’artisan de son extinction.
L’heure est à la stupeur, à l’indignation, à la colère, au recueillement, à la solidarité.
L’heure est aussi à une réflexion profonde, un examen de conscience sur ce qui nous distingue encore en tant que personnes humaines, ce qui nous rattache encore à notre humanité.
L’heure est enfin et surtout à un effort contre soi pour faire triompher l’humain en nous sur la haine, la vengeance, le monstre qui cherche à prendre le contrôle de l’homme, au contact d’une monstruosité continuelle et totalement banalisée.
La violence est le fait des monstres, quels qu’ils soient.
Pire, elle est même désormais le fait de machines sans viscères et sans fièvre au service de ces monstres.
L’heure est à la réinvention de choix.
La fraternité, l’aspiration à la paix, à la dignité, à la justice, à la liberté, sont le propre de l’humain.
La vengeance, l’apanage des faibles.
La cruauté, le violon d’Ingres des monstres.
L’indifférence, froide, métallique, celle des machines.
Sans doute en viendrons-nous malheureusement à regretter bientôt le temps où la violence et la guerre étaient le fait des hommes.
Ce jour-là, l’humanité aura définitivement perdu sa guerre – et sa paix.
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