L’après-guerre commence maintenant 

Michel HAJJI GEORGIOU

14/10/2024

La guerre ne durera pas éternellement. 

Le Hezbollah n’en veut pas. Elle lui coûte beaucoup trop cher à tous les niveaux. Après tous les revers subis au cours des derniers jours, le Hezb œuvre à se restructurer sous le commandement direct des Pasdaran. Il s’y trouve toutefois acculé, contraint de la poursuivre pour se défendre et satisfaire son parrain régional, en attendant une solution diplomatique qui pourrait le sauver. 

Téhéran n’en veut pas non plus, par peur de voir son infrastructure vitale prise pour cible, et des conséquences internes que cela induirait. Ce sont du reste ses légions étrangères qui mènent la bataille en première ligne, en attendant que des négociations aboutissent avec les États-Unis sur le nucléaire.   

Israël n’en veut pas pour trop longtemps, en dépit de la volonté de Benjamin Netanyahu de poursuivre le combat pour l’éternité s’il le faut à des fins personnelles. L’État hébreu souhaite sécuriser sa frontière une fois pour toutes – et il ne renoncera pas à atteindre cet objectif, que ce soit à travers une solution militaire et/ou diplomatique. Loin de le dissuader, les missiles qui tombent sur les villes ne font que le conforter dans cette voie. 

Les États-Unis, qui soutiennent tant bien que mal la volonté de leur allié de sécuriser sa frontière, ne veulent pas que le conflit se poursuive, surtout une fois le nouveau président élu. D’ailleurs, aucun des deux candidats en lice, Donald Trump ou Kamala Harris, ne souhaite démarrer son mandat avec le fardeau d’une guerre. 

Partant, Israël a tout au plus un mois pour atteindre son objectif – avec une extension possible de quelques mois supplémentaires, le temps que la nouvelle Administration se mette en place. En principe, les deux protagonistes devraient attendre cette dernière avant de conclure un deal durable.

Mais une surprise diplomatique peut toujours surgir plus tôt, à condition qu’elle garantisse la sécurité des frontières et l’application des résolutions 1559 et 1701. 

Partant, il faut commencer – pour une fois – à penser à l’après-guerre, même si le conflit ne se termine pas demain, et malgré le fait que les Cavaliers de l’Apocalypse continuent tragiquement de dévaster le pays. 

Les éléments de la feuille de route à suivre pour le Liban sont évidents, en l’occurrence l’application des résolutions internationales, le déploiement de l’armée libanaise sur l’ensemble du territoire, le règlement de la question cruciale du retour des déplacés, dans la sécurité et leur dignité, l’élection d’un président de la République, la formation d’un cabinet de salut…

Mais, au-delà de la démarche à suivre, et quelle que soit la nature de la solution qui mettra fin à la guerre, une conclusion s’impose : le Parti a perdu sa raison d’être, à travers laquelle il justifiait son hégémonie sur le pays. 

Bien sûr, la « résistance » tentera éventuellement de se reconstruire et de redevenir ce qu’elle a été depuis 2005-2006, une machine à tuer et mater ses détracteurs politiques au Liban. Mais elle aura du mal à mener son entreprise sans soutien militaire et logistique et sans financement de l’extérieur. Les possibilités de ravitaillement ne sont plus les mêmes qu’autrefois. Qui plus est, elle devra sans doute faire face à une remise en question sérieuse de son influence sur le pays et, plus précisément sur la communauté chiite. Les deux ont été conduits à un suicide collectif sans aucun égard pour les vies humaines, leur sécurité et leur dignité. 

Au contraire, le Hezbollah assume parfaitement le fait d’avoir transformé tout le monde en chair à canons. 

Mais ce n’est pas seulement le Hezb qui accuse le coup. 

L’ensemble de « l’ordre politique ancien » qui se définissait par rapport au parti pro-iranien comme pivot de la vie politique, perd avec lui se raison d’être, son centre de gravité, son point de repères. Il se trouve au risque d’un déficit de légitimité, son discours politique étant devenu tout à fait obsolète. 

Certes, l’ensemble de cet « ordre ancien » peut éventuellement être « sauvé » par trois facteurs: 

D’abord, le maintien d’une culture de servitude volontaire de la part des Libanais. Au nom du sectarisme et de l’illusion de sécurité qu’il confère, mais aussi du clientélisme et des facilités qu’il offre. Ou encore par désillusion, lassitude, sentiment d’impuissance à force d’échecs répétés, nonchalance et désir de capitulation. 

Ensuite, l’absence de toute alternative crédible et sérieuse – l’existence de profils ou de groupes politiques consistants, courageux, clairs dans leur positionnement, leur discours et leur attachement aux valeurs de la République, sans « zones grises » –  à cet « ordre ancien » à même de convaincre ceux qui sont acquis à l’idée d’un changement et ceux cherchant à l’être, qu’une alternative crédible, une volonté réelle de rupture avec « l’ordre ancien », est possible. 

Enfin, un énième acte de réalisme, voire cynisme de la part de la communauté internationale, qui cherchera encore à composer avec les mêmes forces, par manque justement d’options sur le terrain. 

Or cette rupture avec « l’ordre ancien » est plus que jamais nécessaire.

Elle est nécessaire en premier pour tourner une fois pour toute la page du passé et ne plus répéter les mêmes erreurs qui conduisent aux mêmes désastres, par le biais des mêmes réflexes et dynamiques.

Elle est aussi indispensable pour édifier un véritable État de droit, fondé sur le respect des résolutions et des pactes internationaux auquel le Liban a adhéré, de la Constitution, et du régime démocratique parlementaire comme seules sources de la légitimité et de la légalité dans le pays – aux antipodes de la loya jirga et des différentes hérésies qui ont foisonné pendant une trentaine d’années dans le pays – et comme garantes du pluralisme et du vivre-ensemble.

Elle est enfin fondamentale pour rompre avec la culture de la violence et de l’impunité qui plonge les Libanais, chaque décennie, dans un précipice pire que le précédent, et jeter les bases d’une culture de paix. Cela permettrait au Liban de renouer avec la culture du lien, aussi bien entre ses composantes, qu’avec son environnement régional et le monde, et de recouvrer sa place d’antan avec un nouvel élan, un nouveau souffle, un nouveau visage, et, surtout, de nouvelles valeurs.

Tout cela est possible, à condition de le vouloir collectivement et d’agir en conséquence, avant qu’il ne soit trop tard. 

À l’image du 14 mars 2005 et du 17 octobre 2019, il est impératif de forcer le destin sans attendre personne. 

Et de mener le navire à bon port – une fois pour toutes.

Il en va de notre avenir individuel et collectif. 


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