Maudit phénix !

Michel HAJJI GEORGIOU

28/10/2024

L’annihilation insoutenable de régions entières, villages et ou quartiers et centres urbains, au Liban-Sud et dans la banlieue sud de Beyrouth, devrait à elle seule susciter un sursaut collectif visant à mettre fin à la violence.

Ras-le-bol de la métaphore du Phénix qui renaît à chaque fois de ses cendres !

Ledit phénix libanais est déplumé, blessé et à l’agonie.

Ce mythe a justifié toutes les entreprises de violence suicidaire dans ce pays depuis des temps ancestraux. Comme si tout pouvait être détruit, parce que, de toute façon, tout pouvait être reconstruit ultérieurement. 

Il est, en lui-même, l’expression non pas d’une « résilience » quelconque, mais d’une démission collective face à la violence et ses ravages, comme si elle constituait une pseudo fatalité – une machine infernale qu’aucune volonté résultant d’une collectivité, d’une somme d’individus, ne pourrait enrayer. 

Mieux encore, et à bien y réfléchir, ce maudit phénix est l’une des raisons pour lesquelles le peuple libanais n’a pas de mémoire collective. 

S’il faut reconstruire à chaque fois sur les décombres, quelle continuité historique, géographique, culturelle, émotionnelle, ontologique, est alors possible ? 

Et quels sont les effets de ce sinistre rituel sur l’identité libanaise, sur son apport culturel et civilisationnel ?  

Que devient son message, in fine – sinon subir le malheur humain et matériel de la destruction – c’est-à-dire de la négation permanente, l’écrasement perpétuel de soi ? 

Et, surtout, dans quel temps vivons-nous, sinon dans un présent avorté, un passé effacé et un avenir incertain ? 

Quelle collectivité est capable de repartir de zéro à chaque fois et de ressortir indemne de l’expérience ? 

Troquer le phénix contre la colombe n’est pas une preuve de faiblesse, mais de force. 

Il est vrai que la colombe ne mobilise pas les foules, ne suscite pas d’euphorie bestiale à même de souder la horde primitive par le biais de décharges de testostérone. La colombe ne fait pas peur. Elle n’a aucun pouvoir d’intimidation sur les autres agrégats. 

Par ailleurs, elle n’est pas suffisamment rentable, « sexy » comme projet politique, en termes de marketing politique. En tant que slogan, la paix ne vend pas, dans un monde fasciné par les modèles de supermen politiques impressionnants. Du moins, c’est ce que nous affirment sans cesse les experts. Elle n’est pas suffisamment « masculine », en ce sens, puisqu’elle suppose de renoncer à une sorte d’instinct, de volonté de puissance, en faveur d’un choix rationnel et responsable –  le vivre-ensemble à travers un pacte social et politique au sein d’un espace assaini et viable. Ironie du sort, le critère de « masculinité » des « hommes politiques forts », c’est tantôt l’écrasement des autres – ils font si peur qu’il faut absolument les éradiquer – et tantôt le repli sur soi. 

Drôle de virilité. 

Le phénix, lui, est jugé « sexy » par les spécialistes du domaine. Majestueux, flamboyant, conquérant, etc. Il en met plein le vue. 

Mais son culte signifie qu’avant ladite « renaissance », il sera donné aux aigles, faucons, vautours et autres charognards, sinon aux ptérodactyles, griffons et dragons, tout le loisir de s’en donner à cœur joie en termes de destructions et d’exterminations. 

Les obsessionnels compulsifs de la puissance sont ancrés dans la jouissance hédoniste du présent et le sentiment illusoire d’éternité qu’elle donne. Ils ne peuvent pas se projeter dans l’avenir, dans la mesure où il s’agit d’un terrain encore vierge, où la force risque de s’affadir et de s’étioler. L’avenir, pour les hommes forts, c’est le risque de la vulnérabilité, la terreur de l’entropie. 

Le véritable héros n’est pas le valeureux guerrier en treillis qui, avec ses mitrailleuses et ses missiles, engendre de nouvelles guerres au nom d’une paix improbable. C’est au contraire l’homme de bien, qui œuvre sans sans peur et sans relâche pour établir une culture de paix et de vie, afin de confiner l’instinct de destruction et de mort dans les ténèbres… ou, au moins, à l’asile psychiatrique.

Le courage, le vrai, c’est de choisir la colombe ; de tisser des liens ; de bâtir. 

C’est le courage d’aimer. 


En savoir plus sur Beirut Unbound

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.


Laisser un commentaire