Michel HAJJI GEORGIOU
08/11/2024
« La guerre aurait eu lieu de toute façon.»
Tel est le leitmotiv des cadres et des proches du Hezbollah pour se laver les mains de leur bévue stratégique.
Ils ont peut-être raison.
Mais ce n’est pas là le fruit d’une fatalité quelconque.
Un prétexte en or a été offert aux envahisseurs, y compris avec l’ « unité des fronts » proclamée l’an dernier par Hassan Nasrallah.
Ce que le Hezbollah occulte à desseins dans sa rhétorique, c’est qu’il a débordé du périmètre qui lui avait été assigné et au sein duquel il pouvait se mouvoir librement.
Le projet stratégique du Hezb n’a jamais vraiment été celui d’une résistance territoriale. Il suffit d’interpeller tous ceux qu’il a liquidés au sein de la gauche libanaise durant les années 1980…
La « résistance » opérait comme un moyen, une prédication, dans la logique de la da’wa khaldounienne visant à la prise pouvoir. Parce que la fonction latente du Hezbollah, sa mission, était de faire du Liban un point d’ancrage pour l’exportation de la révolution iranienne.
Si un Iran nucléaire est l’ennemi stratégique d’Israël, sa présence géopolitique était tolérée, voire encouragée, depuis la chute de Saddam Hussein, comme contrepoids à l’hinterland arabe sunnite, terreau ancestral du soutien à la cause palestinienne. Il s’agit du point central de la théorie de l’alliance des minorités qui a permis, in fine, au nouvel Empire perse de s’étendre dans toute la région grâce a son ancrage chiite libanais et irakien, avec l’aide du régime alaouite en Syrie et de partis chrétiens au Liban. L’Iran y gagnait en contrepartie, puisque l’étiquette de la résistance lui permettait de récupérer la carte palestinienne via le Hamas et de marginaliser, voire faire plier, le monde arabe sunnite.
Alors, le Hezbollah ? Pas plus « résistance » territoriale que « force de libération » au service d’un empire étranger.
Tant qu’il était occupé à conquérir Beyrouth, faire la loi à Bagdad, sauver le régime à Damas, entraîner les cadres Houthis à Sanaa, même au service du régime iranien… pas de problème.
Paradoxalement, la guerre de Juillet et la résolution 1701 en 2006, s’alignaient dans cette stratégie de conquête. Les résultats du conflit de 2006 fut d’éloigner momentanément la milice de la frontière sud et de la pousser à se lancer à l’assaut des centres du pouvoir à Beyrouth, mais aussi de confisquer la carte palestinienne des capitales arabes au profit de Téhéran.
La « victoire divine » de 2006 permettait ainsi au Hezbollah – sans plus tirer aucun coup contre Israël – de se draper du blason en or de la « résistance » comme couverture à son projet de conquête du Liban, mené à coups d’assassinats et d’expéditions punitives.
Après tout, quoi de mieux qu’un statut de victime pour mieux pouvoir jouer aux bourreaux ?
La réalité est sordide.
Si Israël a laissé faire aussi longtemps le Hezbollah, c’est parce que ce dernier faisait de par lui-même un si bon travail de destruction dans le monde arabe… Du moment que les peuples libanais et syriens étaient devenus l’ennemi désigné… et, surtout, du moment que le programme nucléaire iranien, l’épitomé des menaces à la sécurité d’Israël, n’était pas encore une urgence. Que la priorité allait à la destruction de toute possibilité d’édification d’un État palestinien – la contribution du Hamas, dans sa guerre ouverte contre le Fateh, étant capitale à ce projet…
Mais qu’est-ce qui a donc bousculé la donne ?
Avec son opération cataclysmique du 7 Octobre, Yehia Sinwar a précipité tout son camp dans l’abîme, en pensant sans doute que l’opération se terminerait rapidement – comme en 2006 – par un coup d’épée dans l’eau et un échange d’otages – qui plus est avec une Administration Biden non-belliqueuse. L’Iran et son camp en sortiraient renforcés, notamment dans le cadre d’un accord à venir sur le nucléaire, et Téhéran pourrait conserver sa domination sur la région.
Mais les déconvenues intérieures de Benjamin Netanyahu ont sans doute donné une autre tournure aux événements. Forcé de se draper à son tour du statut victimaire pour échapper à la justice de son pays et sauver sa carrière politique, ce dernier a saisi la balle du 7 Octobre au bond, se précipitant dans une guerre acharnée et sans fin au service de la sécurité d’Israël.
La nécessité impérieuse de traiter la question du nucléaire iranien, par la force si besoin est, et avant qu’il ne soit trop tard, conjuguée au 7 Octobre et à la proclamation par le Hezbollah de « l’unité des fronts » – la rupture de la politique de non-escalade mutuelle entre les deux belligérants en cours depuis 2006 – et, surtout, aux intérêts étroits de Netanyahu, ont sonné le glas du Hezbollah.
Sinon, tout portait à croire qu’il eût pu savourer encore de beaux jours en perspective, dans le respect des limites imparties.
Après tout, une telle « résistance », si douce avec ses ennemis externes, si impitoyable avec ses propres compatriotes, si brillante dans la destruction de son propre pays, est une anomalie précieuse. N’était un changement de cap dans les moyens visant à neutraliser à la fois la Palestine et l’Iran sous l’ombrelle d’une Amérique trumpiste : la normalisation des relations avec le Golfe sunnite…
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