Michel HAJJI GEORGIOU
24/11/2024
« Encore une victoire de plus (…) et nous sommes perdus. »
— Pyrrhus, roi d’Épire
Si célébration il doit y avoir aujourd’hui, après la fin des hostilités, ce ne peut être que pour une seule raison : le silence des canons, et avec lui, la vie d’innocents épargnée.
La seule victoire, une fois de plus, est dans le choix de la non-violence, de la paix.
Ce qui aurait dû être fêté, à l’origine, le cas échéant ce n’est pas même la fin de la guerre, mais la prévention du désastre. Car la vraie gloire est toujours silencieuse : celle d’un drame évité, d’un massacre empêché, d’une catastrophe qui n’aura pas eu lieu.
Sauver des vies.
Tout le reste n’est que vanité.
Mais non.
La défaite s’obstine à vouloir se faire victoire, la soumission triomphe, l’humiliation exulte. Un trait bien de chez nous : se résigner tardivement, avec plus de souffrances et d’abaissement, à bien pire que ce qui avait d’abord été proposé. Et, dans l’intervalle, s’acharner à convertir la raclée en épopée divine.
C’est l’autre nom de la tragédie.
Ou de l’aveuglement.
Ou de la bêtise.
Car enfin, que fête-t-on exactement ?
Une guerre qui a laissé derrière elle plus de 3 000 morts, 15 000 blessés, des centaines de milliers de déplacés, une quarantaine de villages rayés de la carte, une occupation d’une partie du territoire, des quartiers entiers de la capitale en ruines, l’anéantissement systématique des cadres militaires et politiques de premier, deuxième, troisième rang, et une capitulation sans pareille.
Et pourtant, après tout cela, des adultes reprennent en chœur la fanfaronnade de notre enfance :
“…شو ما صار انتصار”
Quel que soit le résultat, c’est une victoire…
Orwell avait déjà mis en mots cette folie : la guerre, c’est la paix. Nous sommes cernés par la novlangue. Nous sommes cernés par la schizophrénie.
Le propre du mythomane, c’est de souffrir d’un vide incommensurable, une faille identitaire qui ne peut être colmatée que par des fictions, des légendes, des échafaudages mythologiques. L’inversion des valeurs et des réalités devient un mécanisme de survie – et, partant, un instrument de domination.
Une thérapie de groupe serait, partant, hautement recommandée.
Mais encore faudrait-il vouloir guérir.
Au-delà de ce vacarme insupportable, de ce cirque désolant, la seule question qui demeure, lancinante, planant au-dessus de ce cortège de morts, de ces villages atomisés et de ces décombres fumants :
Cela en valait-il la peine ?
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