Ascenseur pour l’enfer

Michel HAJJI GEORGIOU

26/11/2024

Le duel que se livrent depuis des années Israël et l’Iran dans la région, voire dans le monde, avec le dossier du nucléaire iranien en toile de fond, n’est pas sans rappeler les romans d’espionnage de la Guerre froide. 

Une sorte de Third Man, mais sans le côté feutré d’un film noir. 

Pas de Grande Roue du Prater ou d’atmosphère mi-glamour, mi-glaciale du Vienne de l’après Seconde guerre mondiale, ici, cependant. Le génie de Carol Reed, l’élégance d’Orson Welles et Joseph Cotten, le sitar d’Anton Karas, sont remplacés par les visées d’un vieux barbu enturbanné qui se prend pour le Jean-Baptiste du Mahdi, d’un politicien véreux qui s’imagine être à la fois David Ben Gourion, Moshé Dayan et Ariel Sharon, et d’une bonne dose d’apocalyptisme millénariste. 

Qu’à cela ne tienne, il existait, jusqu’à présent, une volonté de se battre en vertu d’une logique presque « courtoise », paradoxe à part – en évitant soigneusement que la lente et graduelle montée aux extrêmes ne dérape en confrontation directe, en réchauffement du conflit potentiellement incontrôlable. La volonté de « victoire totale » et « finale » sur l’ennemi était refoulée. L’expérience de la bipolarité américano-soviétique, avec son mélange paradoxal d’escalade et de détente, vient immédiatement à l’esprit. 

Pour empêcher un tel dérapage, dont les conséquences seraient cataclysmiques pour les deux pays, le choix de la « guerre froide » s’avérait sans doute le plus opportun. Les opérations menées essentiellement par Israël étaient limitées soient à des assassinats, notamment de chercheurs sur le nucléaire ou de responsables important des Pasdaran, soient au bombardement de facilités sur le territoire iranien ou paniranien, capables d’octroyer des avantages stratégiques quelconques à Téhéran. Pas de « guerre classique », donc. Le front syrien, grâce au positionnement tangentiel du régime Assad, s’était tu depuis 1973. Celui du Liban, depuis la guerre de juillet 2006 et la reconnaissance, sous l’ombrelle internationale, d’une marge de manoeuvre au Hezbollah sur la scène interne. 

Le seul front relativement chaud, restait, sans doute, celui de Gaza, avec le Hamas. 

Même au moment où Beyrouth a été détruite le 4 août 2020, vraisemblablement par une attaque israélienne visant des facilités iraniennes dans le port de Beyrouth, les deux belligérants, Israël et le Hezbollah, avaient soigneusement évité tout échange d’accusations. Au contraire, le Hezb empêcha toute allusion à une quelconque responsabilité israélienne, tout en se lavant lui-même les mains de l’incident. L’assassinat de Qassem Suleimani par l’Amérique de Donald Trump ne provoqua non plus aucune réponse de la part de Téhéran, ce dernier préférant sans doute ne pas compromettre le développement au secret de son programme nucléaire par une réaction intempestive – et ce malgré l’envergure quasi mythique de Suleimani, le Che Guevara iranien du Proche-Orient. 

Un grade supplémentaire fut franchi dans la montée aux extrêmes avec le 7 Octobre et la guerre de Gaza, puis avec l’unité des fronts proclamée par le Hezbollah et le début de la guerre au Liban. Pourtant, Téhéran annonça la couleur d’emblée, en faisant savoir qu’il ne prendrait pas part directement au conflit. Il résuma ainsi son aide à l’envoi d’armes, de fonds et de consultants militaires, notamment via la Syrie. Du reste, dans sa guerre suicidaire de soutien à Gaza, le Hezbollah n’a pas fait preuve d’une volonté particulièrement assidue de provoquer un cataclysme total, en dépit de l’assassinat de son chef historique, Hassan Nasrallah. 

 Netanyahu provoque, Téhéran temporise 

Il est clair que, depuis quelques mois, Benjamin Netanyahu tente de provoquer l’Iran pour justifier une frappe de son programme nucléaire. Mais même l’assassinat d’Ismaïl Haniyé sur le territoire iranien, de hauts-gradés des Pasdaran à Damas, et de Nasrallah à Beyrouth, n’avait peu ou prou entraîné que de simples menaces de rétorque « au moment et au lieu opportuns » de la part des mollahs… c’est-à-dire aux calendes grecques. 

En avril dernier, Téhéran avait enfin réagi, après des mois de tergiversations et de bravades, en provoquant un spectacle son et lumière garanti, mais sans aucune volonté, manifestement, de causer le moindre dégât en territoire israélien. Patiemment coordonnée via les États-Unis entre les deux belligérants, la risible démonstration de force iranienne s’était réduite à un envoi de drones et de missiles non-armés de têtes explosives, qui avaient mis plusieurs heures à atteindre le territoire ennemi depuis l’Iran, visant des sites convenus à l’avance. Les responsables israéliens avaient eu largement le temps de piquer un somme avant que le Dôme d’acier en abatte la plupart, et que l’aviation des pays occidentaux se charge du reste. 

En octobre, répondant enfin aux assassinats de Haniyé et Nasrallah, l’Iran avait démontré qu’il est capable, avec son programme balistique, de lancer en quelques minutes (et pas en quelques heures, comme en avril), une pluie de missiles sur Tel-Aviv. Cette fois, le Dôme d’acier, incapable de  d’arrêter un nombre aussi important de projectiles, avait montré ses limites.  

Une fois de plus, la volonté de faire mal iranienne n’était pas au rendez-vous : les missiles n’étaient pas non plus armés de têtes explosives, et la frappe était sans doute une fois de plus coordonnée. Cependant, il s’agissait d’un cap de plus, important celui-ci, franchi dans la course aux extrêmes. 

Et pour cause : le régime iranien cherchait à montrer de quoi il peut-être potentiellement capable. Une pluie de missiles balistiques peut se transformer, le cas échéant, en une averse de missiles nucléaires sur les villes israéliennes (mais aussi sur la Chine, la Russie, et une partie de l’Europe, sans compter, naturellement, les pays du Golfe), une fois le programme nucléaire arrivé à terme. Mais une telle possibilité se heurterait, comme du temps de la Guerre froide, aux règles de la dissuasion, la destruction d’Israël, capacités de défense obligent, entraînant une riposte quasi immédiate et, partant, l’annihilation de l’Iran. 

Mais le spectacle semble à présent différent. 

Le tournant

Si les deux premiers épisodes du duel de plus en plus « chaud » entre les deux puissances régionales ont pu provoquer sourires et quolibets – surtout la première, grotesque – l’escalade de la nuit dernière, menée cette fois par Israël sur le territoire iranien, n’est pas du tout à prendre à la légère. 

Pour la première fois depuis le début du conflit – voire même depuis la fin des années 1980 !- le territoire iranien a été directement victime d’une attaque. 

Pour la première fois, c’est le cœur de l’empire qui a pris feu, pas ses satrapies. Le rôle symbolique de première ligne de défense de l’empire assurée par les milices-tentacules de l’Iran est tombé. 

Et, contrairement à ce qui circule sur les réseaux sociaux, et aux antipodes de la réaction iranienne parfaitement bravache, la frappe en trois temps n’était certainement pas un feu d’artifice ou une réponse symbolique, mais un coup dur asséné à la machine de guerre perse. Les défenses iraniennes antiaériennes ont été anéanties. Il paraît même que la possibilité d’en fabriquer aurait été incapacité pour plusieurs années, ce qui met le territoire iranien parfaitement a découvert face à une éventuelle attaque de l’aviation israélienne contre les facilités nucléaires. 

Le problème, c’est que la capacité d’évaluation de la violence ne passe plus désormais, à l’ère de l’overdose d’images et de réseaux sociaux, que par l’exigence d’en avoir littéralement « plein la vue » pour pouvoir saisir la gravité du moment. Et, qu’aussi, les deux acteurs nous ont donné l’habitude, depuis des années, de se livrer entre eux, devant nous, à un épisode de Tom et Jerry ou Bip-Bip et Coyote – un duel explosif mais sous forme de dessin-animé pour adultes mâtiné de Star Wars de James Bond et de Dr. Strangelove. L’aspect sanglant, à la Idi i smotri ou Apocalypse Now, étant strictement confié aux satrapies arabes, dispensables. C’est l’ampleur des actes, leur importance, leur profondeur, en termes de sens, de signification politique, militaire et stratégique – et pas nécessairement de pertes humaines, et encore moins de coups d’éclats sonores et visuels – qui reste l’unité de mesure de cette violence…et de la riposte potentiellement encore plus violente qu’elle pourrait engendrer… jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien.

Le duel entre Téhéran et Tel-Aviv n’est pas une farce, même si l’affrontement décentralisé et la présence de nombreux garde-fous, ajoutés aux déclarations caricaturales des dirigeants iraniens, en donne l’air. Même si Israël et l’Iran se sont longtemps échangés les bons offices, vecteur de l’alliance des minorités aidant, pour venir à bout de leur ennemi commun, le monde arabe sunnite. Mais, à l’aune du nucléaire iranien et de l’avènement d’un Netanyahu armé de ses propres objectifs, les enjeux sont bien réels et les conséquences effectives. Cette guerre n’est pas un simulacre – même si elle garde, sans doute grâce à la pression des acteurs tiers, une marge pour la diplomatie, au-delà des carnages de Gaza et du Liban. Elle se fait juste par paliers d’horreur – chacun d’entre eux entraînant avec lui plus de vies humaines, de destruction et de perspectives de lendemains sinistres. 

Ya-t-il pire torture qu’une descente progressive, méthodique, vertigineuse aux enfers à l’aide d’un ascenseur lent, et qui marque une pause à chaque les étages pour mieux torturer ses victimes ?


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