Michel HAJJI GEORGIOU
18/12/2024
Janoubiya
Débarrassée de plus d’un demi-siècle de tyrannie sectaire et clanique au nom d’une « laïcité » et d’une « modernité » qui ont transformé le pays en une énorme fosse commune, la Syrie entre dans un énorme chantier, prise d’une part entre la nécessité de se réformer et de s’adapter aux exigences du pluralisme, de la démocratie, du retour à la communauté internationale et au temps du monde et de l’histoire moderne, et, de l’autre, le conservatisme de ses nouveaux dirigeants.
Les nouveaux responsables syriens – ou, à tout le moins, le principal concerné – semblent en être tout à fait conscients. Les exigences du pouvoir, une fois qu’il est conquis, sont différentes des prédications révolutionnaires. Gérer l’ensemble du territoire syrien, avec ses différentes sensibilités et ses spécificités, est incomparable à la gouvernance d’une province. L’habit – qamis, treillis ou costume – ne fait pas le dirigeant. Du reste, il est évident que les Syriens n’ont pas souffert le martyre et déboulonné les statues des symboles de la corruption, de la barbarie et du nazisme baathiste pour les remplacer par de nouveaux tyrans.
La mission que s’est confiée le nouveau pouvoir de restaurer la démocratie et de bâtir l’État de droit au-dessus d’une République-charnier est très difficile. Nous savons, au Liban, combien la gestion du pluralisme est complexe, combien l’unité des sociétés plurielles est fragile, et combien ces modèles aiguisent l’appétit des pyromanes, des jaloux, des voisins fascinés par la tentation impériale et des lubies idéologiques et sectaires des uns et des autres.
Le vivre-ensemble est un travail laborieux d’orfèvre. Il ne peut pas pleinement exister au XXIe siècle sous la férule d’un seul livre, quels que soient son importance, sa valeur ou son degré de « sacralité ». Seules les normes constitutionnelles et administratives, ainsi que le respect des droits de l’homme – et de la femme ! – et des libertés publiques et privées, sous le chapiteau d’un État civil capable de gérer de la manière la plus souple possible toutes les différences et les spécificités loin des rivalités et des tentations de domination intercommunautaires, peuvent éviter un retour inéluctable à la violence.
Tout cela, la société syrienne, avec la vitalité, le dynamisme et la volonté de liberté, de justice, de démocratie et de réformes qui ont accompagné la révolution, est pleinement capable de le faire, à condition que le nouveau pouvoir s’instaure en garant, en régent, en constituante du nouvel ordre, pas en tuteur, ni dans la sphère politique, ni dans l’espace sociétal et culturel.
Une légitimité révolutionnaire et armée qui renverse un régime sanguinaire au terme d’une répression sans pareille et d’une guerre de plus d’une décennie sans actes de vengeance, dans un pays de plus de 20 millions d’habitants et d’une superficie de plus de 185 000 km², ce n’est pas commun.
Un peuple qui accourt, en dépit des traumatismes et des craintes des uns et des autres, avec une volonté remarquable, pour panser ses blessures et célébrer collectivement la joie de la chute de la dictature, encore moins, qui plus est dans une société aussi diversifiée.
Le peuple syrien saura trouver sa voie. Il a payé trop chèrement sa liberté pour revenir en arrière. Ou du moins, il faut parier que l’expérience du passé est trop douloureuse pour être réinventée. Il faut laisser le temps à la Syrie nouvelle d’émerger de ses décombres, de se délivrer du surmoi tyrannique baathiste à l’échelle collective et individuelle et d’enterrer ses morts en paix. Et de décider de son propre avenir, dans le rétablissement d’une culture du dialogue, du respect de la diversité et des spécificités politiques et culturelles, et selon les mécanismes du droit et de la démocratie.
Les Libanais, quant à eux, seraient bien inspirés de nettoyer chez eux avant d’être obsédés par le devenir des autres, même si la direction que prendra ce dernier est stratégique pour le pays du Cèdre.
Surtout dans la mesure où le régime totalitaire, qui a longtemps divisé les communautés, massacré les élites et séquestré les citoyens libanais, est tombé.
Le nettoyage des Écuries d’Augias libanaises est plus que jamais nécessaire. Et pour cause : le Liban est devenu le dernier bastion du Baath syrien, et pourrait très bientôt se retrouver en situation de dernier refuge des Pasdaran iraniens !
Et même si il cessait de l’être, il faudra un travail de titan pour exorciser la servitude de la caste politique libanaise, refonder la rhétorique politique sur de nouvelles bases et de nouvelles formes de légitimités qui ne sont pas issues de la guerre et des décennies d’occupations, appliquer la Constitution, rebâtir les institutions sur des fondations saines et solides et jeter les bases d’une culture de paix et de refus de la violence et de l’impunité. Sans oublier, l’une des conditions essentielles pour sa stabilité, à savoir sa neutralité.
Charité bien ordonnée commence par soi-même.
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