Michel HAJJI GEORGIOU
21/12/2024
Depuis son arrivée au pouvoir, Ahmad el-Chareh s’est montré, jusqu’à présent, fort pragmatique. Il a en effet tout à gagner à être le symbole d’une Syrie moderne, démocratique et pluraliste, plutôt qu’un nouveau tyran. Ce qui suppose en principe que, le cas échéant, et si le peuple syrien en décide par les urnes, il devrait se soumettre au verdict populaire et accepter de céder le pouvoir. En somme, de rester un symbole de la libération, plutôt qu’un nouvel autocrate accroché à son trône.
Du reste, la réintégration dans le giron international d’une Syrie épuisée par des décennies de monolithisme soviétique, de terreur nazie, de corruption clanique, de sectarisme totalitaire, de répressions, de guerres, de massacres et d’occupations nécessite de sa part un comportement irréprochable.
Chareh a ainsi intérêt à démontrer que son mouvement politique n’est plus révolutionnaire ni à vocation théocratique radicale, et qu’il entend véritablement associer toutes les composantes politiques et socioculturelles à l’avenir de la Syrie. Cette inclusion nationale, cependant, ne saurait signifier l’oubli du passé : il devra impérativement garantir la justice et mettre fin à l’impunité, tout en évitant tout esprit de vengeance.
Le respect des libertés publiques et privées, des principes démocratiques et des droits de l’homme et de la femme constitue également un impératif absolu. À cela s’ajoute la nécessité pour lui d’affirmer sa volonté de rétablir le périmètre d’une Syrie indépendante et souveraine, capable de dialoguer d’égal à égal avec les autres États, loin de toute tentation de sujétion étrangère ou de projet expansionniste.
Le nouveau maître de Damas a cependant un intérêt personnel à montrer pattes blanches alors que le monde a encore les yeux rivés sur lui.
Mais le véritable défi commencera une fois la liesse dissipée, lorsque le nouveau régime devra affronter ses propres démons, ses contradictions, ses dilemmes, ses crises, seul face à son peuple, et loin des caméras.
Certes, le peuple syrien, nouveau régime compris, a fait preuve d’une maturité et d’une souplesse exemplaires dans la victoire, après plus d’un demi-siècle de ténèbres démocratiques et d’asservissement aux pratiques les plus barbares.
Pourtant, malgré la volonté réformatrice affichée et l’enthousiasme du moment, il demeure impératif d’ériger rapidement des contre-pouvoirs solides au sein de la société civile, afin d’empêcher toute dérive liberticide éventuelle. Ces garde-fous devront veiller à préserver les acquis démocratiques aussi bien dans la sphère politique que sur les plans social et culturel.
Le rôle de ces contre-pouvoirs sera de réenraciner la culture et la pratique démocratiques et d’empêcher une « khomeinisation » de la révolution, avec son cortège de purges et de totalitarisme théocratique. Il faudra également éviter l’instabilité chronique qui, comme avant l’ère du Baas, pourrait à terme raviver une nostalgie du totalitarisme, mettant en péril l’expérience du vivre-ensemble et l’instauration d’une culture de réconciliation et de paix.
Les défis qui attendent Chareh sont immenses et complexes.
Car au-delà des risques internes de dérives autoritaires et des discours anachroniques de certains responsables du nouveau régime, d’autres dangers guettent la Syrie post-dictature.
Les convoitises des puissances régionales, d’abord, et la tentation d’y céder, en remplaçant des régents par d’autres, sans réelle souveraineté.
Mais aussi, et il ne faut pas l’oublier, les résidus du baathisme, qui n’auront de cesse d’attiser les fractures sectaires pour semer la panique parmi les minorités, saborder l’édification de l’État de droit et jouer aux pompiers-pyromanes, espérant ainsi convaincre que « c’était mieux avant », sous la « République-Auschwitz » symbolisée par la prison de Saydnaya…
La Syrie sort d’un demi-siècle de servitude et de goulag. Il ne s’agit pas d’un simple changement de régime, mais l’effondrement de l’une des pires monstruosités politiques du XXe siècle encore en vie.
D’une certaine manière, Chareh devra réussir tout ce que le Liban a échoué à faire depuis le 14 mars 2005 ou encore le 17 octobre 2019, face aux mêmes enjeux existentiels.
Or, rien ne se fait d’un coup de baguette magique. Il faudra donc juger son action progressivement, sur ses actes concrets.
Mais cela reste avant tout la responsabilité des Syriens.
Et ils doivent pouvoir tracer ce chemin en paix.
Quant aux Libanais, leur responsabilité n’est pas de chercher des alternatives au projet libanais, mais bien d’en préserver le cœur même : le dialogue, l’unité et l’expérience du vivre-ensemble, seules garantes de sa souveraineté.
Cela implique l’émergence d’une élite politique dont la légitimité ne soit plus indexée sur les clans et les communautés, ni assise sur des appuis extérieurs visant à asseoir la domination d’une communauté sur une autre.
L’État de droit, la Constitution, des institutions démocratiques représentatives et une justice indépendante sont les seuls remparts capables de protéger tous les citoyens, aussi bien individuellement que collectivement.
Depuis longtemps, et plus encore depuis la fin de la guerre et les occupations successives, le problème n’est plus dans le système, ni dans la formule, ni dans le régime.
Le problème est dans les hommes censés protéger et servir la République.
Et surtout dans ceux qui les cooptent.
Et c’est cela, avant toute chose, qui doit impérativement changer.
En savoir plus sur Beirut Unbound
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
