L’instant Nawaf Salam

Michel HAJJI GEORGIOU

13/01/2025

Janoubiya

Le Liban vit aujourd’hui un moment rare. La désignation de Nawaf Salam pour former le nouveau gouvernement n’est pas un simple ajustement cosmétique dans un système en décomposition : c’est un défi lancé aux gardiens de l’ordre ancien, une étincelle qui pourrait rallumer le feu des espérances souverainistes et réformatrices.

Ce choix, inattendu pour certains, est tout sauf anodin. Salam incarne l’antithèse d’un pouvoir gangrené par l’impunité, l’opacité et le mépris des aspirations populaires. Cet homme, qui a arpenté les corridors feutrés de la diplomatie internationale, n’a jamais cédé à la compromission. Il est de ceux qui croient encore que la souveraineté n’est pas une chimère, que la justice n’est pas un luxe, et que la paix ne peut exister sans transparence ni responsabilité. En un mot, il porte en lui la promesse d’un État, ce concept devenu presque étranger dans une République transformée en butin de guerre.

Mais soyons clairs : cette désignation est autant une lueur d’espoir qu’un cri d’alarme. Si Nawaf Salam représente une rupture avec le système, ce système n’est pas mort. Toujours aux aguets, il est prêt à s’opposer à toute tentative de réforme véritable. La nomination de Salam est une révolution blanche, fragile par essence, menacée à chaque instant par ceux qui n’ont jamais hésité à briser les rêves du peuple pour protéger leurs privilèges.

Ce qui se joue aujourd’hui dépasse la seule personnalité de Nawaf Salam. C’est un moment charnière où se croisent et s’entremêlent deux dynamiques : d’un côté, l’esprit du 14 mars 2005, cette insurrection souverainiste qui avait redonné espoir à une nation étouffée par l’occupation syrienne ; de l’autre, la rage du 17 octobre 2019, cet élan populaire contre un système mafieux et sectaire. Ces deux courants, ainsi que le traumatisme du 4 août 2020 et la volonté de rompre une fois pour toute avec la culture de la violence et de l’impunité, se rejoignent aujourd’hui dans une exigence commune : justice, transparence, et souveraineté.

Nawaf Salam, avec son élégance intellectuelle et sa droiture morale, pourrait devenir le visage de cette transition attendue, mais il ne sera qu’un acteur parmi d’autres dans une bataille qui reste avant tout celle du peuple. Il serait naïf de croire que sa nomination suffira à briser les chaînes de l’ancien régime. Les assassins de la souveraineté, les prédateurs du bien commun, les architectes de la ruine économique ne renonceront pas sans résistance. Mais pour la première fois depuis des années, le Liban semble avoir une chance – infime, précieuse, historique – de sortir du labyrinthe.

Il appartient désormais à chaque citoyen de défendre cet instant, de refuser les compromissions, de protéger cette révolution blanche comme on protège une flammèche contre le vent. La souveraineté ne s’octroie pas, elle se conquiert. La justice ne se négocie pas, elle s’impose. Et la démocratie ne se limite pas aux urnes, elle se vit dans chaque bataille pour un État de droit.

Aujourd’hui, le Liban n’a pas encore triomphé. Mais il a osé espérer, et manifester tout haut cette espérance. Et cela, déjà, est une victoire contre ceux qui préfèrent le silence de la résignation au tumulte de l’espoir.

Nawaf Salam n’est pas une fin, mais un début.

Et chaque début, même fragile, peut devenir une révolution.


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