Michel HAJJI GEORGIOU
16/01/2025
David Lynch n’est plus, mais le cauchemar, lui, continue. Le cauchemar, ce n’est pas l’hallucination. Ce n’est pas le monstre tapi sous le lit. Le cauchemar, c’est le réel, cette normalité qui dissimule ses fêlures, son pourrissement, ses ombres. Lynch ne filmait pas la vie, il filmait ce qui se dérobe derrière le masque : les cris étouffés, les larmes invisibles, les bouches cousues. Il est parti, mais il nous a laissé un miroir, un abîme où regarder, si nous avons le courage de plonger.
En 1977, Eraserhead nous convulsait déjà dans un univers où la logique se décomposait, où les pulsions primales, la peur et l’inconfort prenaient des formes insoutenables. Une naissance monstrueuse, un père désemparé, un monde de bruit et de silence. Lynch n’expliquait rien. Il montrait tout. Il posait la première pierre de son temple : un cinéma qui ne raconte pas, mais qui sculpte dans l’âme.
Puis vint The Elephant Man (1980), un poème cinématographique, terriblement humain, terriblement cruel. John Merrick, défiguré, exhibé, est le monstre aux yeux du monde, mais ce sont les autres – nous – qui incarnons la monstruosité. Sous le maquillage étouffant de John Hurt, une lumière vacille. Lynch nous y apprend une leçon qu’il n’aura de cesse de répéter : le véritable effroi ne réside pas dans la chair, mais dans le regard que nous portons sur elle.
Blue Velvet (1986) est son premier chef-d’œuvre, une descente aux enfers sous des rideaux de velours, dans une banlieue américaine apparemment sans histoires. Dennis Hopper, masque à oxygène sur le visage, est l’incarnation du Mal, un mal viscéral, tangible, presque organique. Isabella Rossellini, nue, vulnérable, incarne une douleur qui consume et fascine. Lynch n’efface pas les frontières entre voyeurisme et compassion, il les exacerbe. Ce film nous rappelle que nous sommes tous coupables de regarder.
Mais c’est avec Twin Peaks (1989-1991) que Lynch transcende son art. Une série, diront certains. Une expérience, rétorqueront les autres. Twin Peaks, c’est la cartographie de l’inconscient collectif, peuplé de spectres, d’icônes, de personnages à la fois grotesques et tragiques. Laura Palmer, déesse et victime, résume tout l’univers lynchien : une beauté irréelle, corrompue, détruite par des forces invisibles. Avec The Return (2017), Lynch nous invite à retourner dans cet enfer familier, mais il nous offre cette fois-ci un puzzle sans solution, un cri dans le vide.
Sa galerie de monstres s’enrichit avec Wild at Heart (1990), où Nicolas Cage et Laura Dern brûlent les routes d’une Amérique délirante, entre fusion charnelle et horreur moite. Lost Highway (1997) et Mulholland Drive (2001) poursuivent ce voyage psychédélique, où les identités se délitent, où le rêve devient piège. Lynch décompose la réalité, joue avec les fragments, et pourtant, jamais il ne perd son fil : une quête désespérée pour comprendre pourquoi nous sommes ce que nous sommes.
Et puis, il y a The Straight Story (1999), cette anomalie lumineuse. Pas de cauchemar, pas de monstruosité. Juste un homme âgé, un tracteur, et une réconciliation. Pour une fois, Lynch n’éclaire pas l’obscurité. Il illumine la lumière elle-même. Peut-être avait-il besoin de respirer, de se prouver qu’il existe encore un ailleurs, même dans ce monde fracturé.
Avec Inland Empire (2006), Lynch nous a livré son dernier grand geste : une spirale sans fin, un film qui ne se comprend pas, qui se vit. Après cela, plus de longs-métrages, mais des courts, des clips, des murmures. Lynch s’effaçait peu à peu, comme pour nous laisser seuls face à nos propres monstres.
David Lynch ne filmait pas pour divertir. Il filmait pour révéler. Révéler les ombres sous les lumières, les failles dans les certitudes, les monstres en nous. Il est parti, mais son œuvre demeure, et elle nous hante, comme un rêve dont on ne se réveille jamais vraiment. Car le monde d’aujourd’hui ressemble de plus en plus à un film de David Lynch : absurde, terrifiant, d’une beauté insoutenable, d’un venin létal. Et peut-être, à travers le chaos, nous lègue-t-il une leçon : qu’il n’y a pas de réponse. Seulement des questions. Et, parfois, un rideau rouge qui s’entrouvre pour un instant, juste assez pour entrevoir ce qui se cache derrière.
Le monstre ou, parfois, l’humain.
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