Michel HAJJI GEORGIOU
25/01/2025
Janoubiya
Selon une idée reçue, le Liban serait aujourd’hui un État failli en raison de son système politique, de sa formule de vivre-ensemble ou encore de sa Constitution.
Ce n’est pas le cas.
Si le Liban se trouve au fond du gouffre, c’est surtout en raison d’une culture politique latente déficiente et viciée, d’une psyché collective incapable de se libérer d’un besoin obsessionnel et infantile de tutelle.
Une double dialectique
Historiquement, le pays du Cèdre a toujours été une terre de passage, une sorte de corridor géographique, un espace poreux où les influences extérieures ont façonné un imaginaire politique au sein duquel la dépendance est devenue une seconde nature et l’adaptation au fait accompli, une vertu. Si bien que la petite morale du terroir en est venue à vanter les mérites de la duplicité et à ériger la flatterie et la flagornerie en valeurs gagnantes dans les périodes de vulnérabilité et de faiblesse… en attendant des jours meilleurs.
Paradoxalement, les différentes composantes sociocommunautaires libanaises ont toujours opposé une résistance farouche à toute soumission totale. Chaque communauté cultive ainsi son « narcissisme des petites différences », jalouse de ses spécificités et prête à mourir pour la défense du périmètre de la horde primitive… Une servitude consentie donc, mais dans un esprit de longévité combatif, aussi curieux et contradictoire que cela puisse paraître.
L’individualisme exacerbé, nourri par une tradition commerçante et consolidé plus tard par un ultralibéralisme sans régulation, a également préservé les Libanais du modèle traditionnel des peuples opprimés et asservis, consolidant une propension à l’indocilité. Mais elle a aussi enraciné en eux un rejet de toute organisation sociale réelle et rationnelle, au profit d’une logique de pactoles individuels et d’appartenances étriquées.
C’est dans l’entrelacement de ces deux dialectiques, entre liberté et servitude d’une part, et individu et groupe de l’autre, qu’il faut chercher les causes de l’impossibilité à construire un projet national rassembleur.
Les Libanais ne s’inclinent jamais totalement, mais ils ne savent pas construire ensemble.
L’autorité est rejetée non par un sursaut démocratique, mais parce qu’elle contrarie une culture du deal, du compromis de circonstance, de l’allégeance au plus offrant. C’est ainsi le destin individualiste de chaque groupe – et, au sein du groupe, de chaque individu – qui l’emporte ainsi sur le collectif.
La chance de 1943
Le Liban n’a jamais atteint le stade d’un peuple mature, capable de prendre en mains son destin sans tutelle extérieure. Le passage à l’âge adulte s’est perdu dans le peterpanisme juvénile de l’instinct communautaire identitaire.
Le seul moment où un embryon d’État moderne a tenté d’émerger remonte à 1943, lorsqu’au lendemain de l’indépendance, une élite instruite et politiquement consciente, influencée, mandat oblige, par le modèle français, tenta de bâtir des institutions en dépassement des structures traditionnelles du pays.
Mais l’expérience fit long feu, balayée par les ingérences étrangères successives, les tensions communautaires, les occupations diverses et les égos déifiés des chefs de tribus.
Il en découla une régression monumentale, marquée par une dualité passive agressive entre un désir ardent de satisfaction immédiate et un rêve illusoire de liberté. Dès lors, le projet libanais fut suspendu, perpétuellement reporté, dans l’attente du prochain « libérateur » ou lord protecteur international.
Les récits compensatoires
Pour masquer cette résignation chronique, des récits « héroïques » sélectifs, souvent chauvinismes, ont été élaborés au fil du temps. Des mythes fondateurs, réels ou fantasmés, le plus souvent centrés autour d’une collectivité ou d’un héros sectaire… avec, à l’occasion, des tentatives d’élaborer un narratif national – la Commune d’Antélias (‘Ammiyya), l’incarcération de Rachaya, le 14 mars 2005, le 17 octobre 2019…
Si l’importance de ces dynamiques est indéniable, elles n’ont jamais suffi à contrer le réflexe pavlovien du repli communautaire dès que la construction nationale se heurtait à la moindre difficulté.
La triste vérité est que le Liban n’a jamais vraiment connu de lutte nationale durable transcendant les appartenances sectaires.
Le pays ne s’est jamais battu comme une seule nation. Il s’est surtout constitué par apports communautaires cumulatifs.
Même l’expérience du 14 mars 2005, la plus significative dans le récit national, s’est égarée dans les labyrinthes des enjeux de pouvoirs traditionnels personnels et des querelles communautaires… jusqu’au suicide.
L’impasse fondamentale
Le vrai problème du Liban réside dans la mentalité qui préside aux choix de ses dirigeants.
Ces derniers ne sont pas sélectionnés sur la base de leur vision ou de leur capacité à gouverner, mais en fonction de leur aptitude à sanctuariser la communauté, maintenir l’équilibre de la peur et semer l’effroi chez les autres chefferies.
C’est cette mentalité qui a permis, durant plus d’un demi-siècle, l’ascension de personnalités exclusivement « dissuasives » – des matamores en treillis plutôt que des hommes d’État.
Or il est grand temps d’en finir avec cette fascination, essentiellement violente, pour les figures totémiques « rassurantes », dont la seule légitimité repose sur la galvanisation de la tribu et la maîtrise de l’art de l’intimidation.
Le choix des bâtisseurs d’État
Le Liban n’aura aucun avenir tant qu’il restera prisonnier de cette logique de citadelle assiégée, tant que chaque communauté refusera de sortir de son enclos tribal et du prisonnière d’un narcissisme identitaire permanent, d’une besoin constant d’être reconnu et rassuré.
Un changement nécessite l’établissement d’une culture de confiance réciproque, d’intérêts communs, de rêves partagés, de souffrances communes, d’une conscience collective des souffrances partagées, d’une volonté de partager le même destin.
Le vivre-ensemble n’est pas un slogan creux ou une illusion. C’est une expérience imparfaite, mais réelle, vécue au quotidien par le peuple libanais, même lorsque les schémas mentaux et politiques, les imaginaires et les affects sont parfois tournés ailleurs.
Ce n’est pas une utopie, mais un choix de survie.
Mais pour cela, il faut une nouvelle génération de dirigeants différents, choisis sur d’autres bases que la légitimité traditionnelle, sectaire ou charismatique, capables non pas d’étaler leur musculature, mais de construire des ponts au lieu d’élever des murs.
Et surtout, il faut un peuple conscient que la crise libanaise ne vient pas seulement de l’extérieur, mais du plus profond de chacun de nous.
Nous ne subissons pas seulement les dirigeants que nous méritons.
Nous les choisissons.
Nous sommes donc responsables de leurs actes. Et à plus forte raison des nôtres.
Et si le Liban se montre incapable de réforme et de progrès, ouvert à toutes les ingérences extérieures, c’est à nous, et à nous-seuls, qu’il faut s’en prendre.
L’échec dans la gestion n’est pas le résultat du pluralisme, mais de l’incurie des hommes. Et rien ne prouve, du reste, qu’au sein d’un espace plus « homogène », le rendement serait meilleur…
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