Michel HAJJI GEORGIOU
26/01/2025
Janoubiya
Ils n’avaient pour armes qu’un espoir insensé : celui de retourner vivre sur leur terre, aux dépens des réalités de la guerre. Ils savaient pourtant qu’en avançant vers leurs maisons, ils ne défieraient pas seulement une armée d’occupation, mais un statu quo international imposé sous la contrainte des bombes, et entériné par ceux-là mêmes qui prétendent défendre leur cause et crient aujourd’hui à la victoire.
Voilà que le Liban-Sud, quelques semaines à peine après l’arrêt des hostilités, compte à nouveau son lot de victimes. Vingt-deux tués, cent vingt-quatre blessés.
Cette fois, pourtant, le drame a quelque chose de plus insoutenable encore. Car ces victimes ne sont pas le fruit d’un hasard ou d’un accident. Elles ne sont pas tombées sur un front, ni sous les frappes aléatoires d’un raid aérien.
Elles ont été envoyées à la mort, délibérément.
Depuis des semaines, le Hezbollah multipliait les appels au retour des populations déplacées, incitant les habitants à marcher vers leurs villages occupés. Un tel retour était impossible, et il était le mieux placé pour le savoir. Israël, dans sa logique militaire rigide et impitoyable, n’aurait jamais toléré qu’une foule franchisse la nouvelle ligne de démarcation. Il n’aurait pas laissé se créer, sous son regard, un précédent qui remettrait en cause les acquis de sa guerre, en instaurant un périmètre frontalier étanche à toute présence de la Milice.
Le Hezbollah savait que cette traversée ne mènerait à rien, qu’Israël ne reculerait pas, que ce rêve du retour, vendu comme un acte de bravoure, ne pouvait se solder que dans le sang.
Mais c’est précisément ce qu’il voulait.
Le parti n’attendait pas un succès stratégique. Il n’a jamais cru à cette libération. Il avait besoin d’un sacrifice supplémentaire. Besoin d’images de corps tombés sous les balles, de funérailles scandées, d’un deuil collectif où il pourrait se draper à nouveau dans le rôle du seul défenseur des opprimés.
Quand la « résistance » n’a plus de conquêtes à offrir, elle se nourrit de la mort.
Le Hezbollah voulait des martyrs, comme il en a toujours voulu. Pas pour libérer des terres, mais pour imposer une réalité : celle d’un Liban-Sud où il demeure l’acteur central, l’arbitre du rapport de force, même au-delà de sa propre capitulation.
Après tout, si les morts ne mentent pas, ils offrent en revanche un avantage certain : on leur fait dire ce que l’on veut.
Durant la guerre Iran-Irak, Khomeini avait inventé la version moderne des kamikazes, en envoyant des cortèges d’enfants désarmés marcher sur des champs de mines. La version contemporaine du Hezbollah est plus subtile, plus insidieuse. Ce sont les civils eux-mêmes qui avancent, convaincus d’agir pour leur propre dignité, alors qu’ils ne sont que de misérables figurants dans une mise en scène où leur sort a déjà été scellé par le maître de marionnettes.
Ils ne sont plus que des produits manufacturés pour un marketing du martyre, de la chair à canon destinée à raviver la foi vacillante des sceptiques.
Des messagers involontaires mais consentants.
Via ces familles embrigadées, le message du Hezbollah était multidirectionnel : à Israël, pour rappeler que l’occupation a un coût ; aux Libanais, pour affirmer que la question du Liban-Sud demeure son monopole exclusif, qu’il est et restera le seul maître du terrain ; à l’Iran, pour prouver que le front libanais reste opérationnel ; et enfin à ses propres partisans, pour ramener au rang ceux d’entre eux qui, en silence, ont perdu la foi.
Ces corps que l’on enterre aujourd’hui ne sont pas les victimes d’une guerre. Ils sont les rouages d’une machine cynique et sanglante.
Face à ce spectacle, le silence du pouvoir est tout aussi accablant. L’État n’a rien empêché, parce qu’il ne décide plus. Il n’a pas protesté, parce qu’il ne s’autorise plus à parler. Il observe, enregistre les pertes, comme si elles ne le concernaient pas.
Et le gouvernement que Nawaf Salam tente de former ne pourra rien changer tant que la logique restera la même : celle d’un pays qui ne gouverne plus, qui n’arbitre plus – tout au plus un appareil de gestion du tragique.
Les habitants du Sud ne sont pas morts pour rentrer chez eux. Ils sont morts parce que cela servait à renflouer un récit en faillite – le narratif d’une « résistance » dont les « faits de gloire » sont plus dans les rues de Beyrouth et de la Montagne que sur le front du Liban-Sud, abandonné aux formules pompeuses, grandiloquentes et suicidaires.
La question que pose le désastre d’aujourd’hui est celle d’un double renoncement : celui du Hezbollah, brisé mais toujours pugnace, qui s’accroche à la rhétorique fanée de la « résistance » tout en en exploitant les dernières ressources ; celui du Liban officiel, exsangue depuis des décennies, qui ne prétend même plus assumer ses responsabilités régaliennes.
Si, au-delà du drame humain, la première porte en germe une promesse de renouveau pour la démocratie libanaise, la seconde, elle, consacre l’échec définitif du projet libanais.
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