Riviera de sang

Michel HAJJI GEORGIOU

05/02/2025

Il y a des visions du monde qui procèdent de la politique, et d’autres de la pure démence. Lorsque Donald Trump, recevant Benjamin Netanyahu à la Maison-Blanche, évoque la mise sous tutelle de Gaza par les États-Unis, imagine une « Riviera du Moyen-Orient » bâtie sur les décombres, rêve tout haut d’un transfert forcé de sa population, et fait même miroiter une annexion israélienne de la Cisjordanie, ce n’est pas de la politique qu’il fait, mais imposer à la scène internationale la logique du bully, celle d’un seigneur médiéval qui redistribue les fiefs selon sa volonté, sans égard pour les peuples, l’Histoire ou le droit.

Ce projet n’est pas seulement immoral, il est la négation même de la possibilité d’une paix fondée sur autre chose que la violence. Il est la liquidation définitive de l’héritage des accords d’Oslo, de ce qu’avaient tenté d’esquisser Yitzhak Rabin et Yasser Arafat dans la douleur et l’incertitude, en croyant encore que l’avenir pouvait être autre chose qu’une annexion rampante ou une destruction programmée.

Transformer Gaza en un décor de carte postale après en avoir fait un charnier, ce n’est pas la paix, c’est l’illusion ubuesque de ceux qui pensent qu’on efface un peuple en le noyant sous des hôtels et des casinos. Ce n’est pas la stabilité, c’est la barbarie sophistiquée du monde moderne, celle qui prétend reconstruire sans jamais rendre justice.

Car Gaza ne se réduit pas à un territoire vague qu’il s’agirait d’« organiser ». Gaza est la clé d’un État palestinien viable, souverain, et libéré du joug du Hamas comme de l’étranglement israélien. La seule Riviera qui vaille est celle où la Méditerranée ne serait plus une frontière de sang, mais une mer ouverte à une coexistence réelle.

La paix ne passe pas par des bulldozers effaçant les traces du crime, mais par la reconnaissance politique de l’autre. Tel Aviv ne connaîtra jamais la sécurité s’il s’imagine pouvoir prospérer éternellement dans une citadelle assiégée, à coups d’exterminations sélectives et de dépossessions légalisées. L’idée même d’une paix régionale durable exige non seulement un État palestinien viable, mais une révolution culturelle dans les mentalités : celle du refus de l’exclusion et de la négation de l’autre, ces tares incarnées par le pouvoir actuel à Tel Aviv – auquel, du reste, le nouveau locataire Washington n’a rien à envier. 

Autant la pression sur l’Iran sur le nucléaire et expansionniste, dans sa dimension stratégique, est nécessaire et bienvenue, autant cette fuite en avant – où l’on croit résoudre le conflit israélo-palestinien par une colonisation finale, une annexion pure et simple, ou l’effacement forcé d’un peuple – délirante. 

Trump, en digne promoteur du chaos, en charognard à la recherche de ses intérêts bruts (en l’occurrence ici, le gaz au large de Gaza), joue avec les États comme il a toujours joué avec ses entreprises : sans vision à long terme, sans respect des règles, et avec la certitude arrogante que la force prime tout. Il ramène la diplomatie mondiale à la brutalité des rapports de force féodaux, avec la seule nuance que les chevaliers d’antan, eux, avaient un code d’honneur. 

Gaza n’a pas besoin d’un Las Vegas sur ses ruines. Elle a besoin d’un avenir. Un avenir qui ne peut passer que par la fin de l’occupation, la reconnaissance d’un peuple, et la justice comme fondement du réel. 

Elle a juste besoin d’un État palestinien libre – et affranchi de toute influence ou occupation, et de tout projet mêlant l’extravagance la plus kitsch à la monstruosité la plus glaciale.


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