Michel HAJJI GEORGIOU
07/02/2025
Il faut croire que la démocratie libanaise a inventé une figure politique inédite dans les annales de la tératologie, un être hybride qui transcende les régimes et les époques : le président de la Chambre à vie.
Depuis 1992, Nabih Berry n’a pas quitté son trône. Il est là, immuable, détaché des cycles électoraux comme des caprices de l’Histoire, un monarque absolu dans un système qui se revêt de guenilles et de haillons parlementaires, mais qui a abjuré depuis longtemps son esprit démocratique.
Il n’a pourtant ni le panache d’un Talleyrand ni la duplicité d’un Fouché, quad bien même il croit sans doute incarner, voire transcender les deux. L’homme est un animal politique d’un genre particulier : il ne gouverne pas, il perdure. Il se nourrit du vide institutionnel, prospère sur les violations constitutionnelles, s’épanouit dans l’absence de règles claires, comme un vampire qui doit sa longévité à l’anémie de l’État.
Le parlementarisme Chicago style
Si son règne devait – et pouvait ! – être défini, on parlerait sans doute de la synthèse monstrueuse parfaite entre le parlementarisme et le milicianisme. Une démocratie Chicago style, où les usages parlementaires ne tiennent plus qu’à ses fatwas anecdotiques – ou ses anecdotes fatwatiques, c’est selon – assénées à coup de marteau, une pratique qui n’a plus rien à voir avec les principes du régime parlementaire, mais fondée sur la mentalité des parrains de la pègre.
Depuis le 8 mars 2005 et le retrait syrien du Liban, Berry n’a plus eu d’autre fonction que d’être le paravent légaliste du Parti, la façade policée – et dépassée – d’un pouvoir fondé sur la force.
Mais depuis la récente dérouillée de son allié étouffant, il se découvre une nouvelle jeunesse et se superpose politiquement de manière à complaire à tout le monde.
Une sorte de mélange entre le chat de Cheshire et celui de Schrödinger.
Le maestro d’un utilitarisme érigé au rang d’art.
La muse d’un machiavélisme qui provoque des râles d’admiration chez ceux pour qui le succès se mesure en termes de ruse et d’intelligence sans aucune morale.
L’homme est à la politique ce que Madame de Merteuil ou Bardamu sont à la morale. Et sa dimension caméléonesque ressort, haute en couleurs, au fur et à mesure qu’il est reconnu comme la référence du vice par ceux, nombreux, qui voudraient bien garantir son omnipotence en échange de sa virtuosité à rendre des services.
C’est qu’il a cette souplesse particulière des institutions qui se maintiennent par l’absence d’idéologie. Il n’a pas besoin d’incarner une vision, il lui suffit d’être là, tel un monument qu’on ne songe même plus à déboulonner parce qu’il est tout simplement indéboulonnable, par soumission au fait accompli.
Il suffit d’ailleurs de demander à tous ceux qui ont essayé, y compris dans les rangs des jeunes manifestants du 17 Octobre, auxquels il a – littéralement – fait comprendre qu’ils étaient borgnes ou aveugles de penser qu’il était possible de le faire vaciller.
Les fantasmes et les arrangements
On continue pourtant, localement, de prêter à Berry des vertus qu’il n’a pas. Certains s’accrochent à l’idée qu’il représente, au sein du landernau persan, une certaine libanité chiite, un semblant d’équilibre, une nuance face à la marée montante du Parti. D’autres, moins naïfs mais tout aussi accommodants, se persuadent qu’il faut faire avec, que son maintien est un mal nécessaire, une concession pragmatique.
Et ainsi, à chaque échéance, le miracle se répète : il est reconduit, sanctifié par le simple fait qu’il est encore là, résilient à tous les changements – mais aussi par le simple fait que les autres sont si préoccupés par leurs propres intérêts personnels qu’ils en oublient le bien commun.
Aussi l’homme est-il devenu le fondement même du système, un axiome inébranlable de la politique libanaise, un postulat dogmatique que plus personne n’ose remettre en cause tant l’idée même de son inexistence au sein de l’anomalie institutionnelle semblerait aussi étrange que Charybde sans Scylla.
Le jouet du Parlement
Nabih Berry se prend peut-être pour un Prince. Mais ce serait bien trop simple, trop conventionnel pour le définir.
En 1992, on lui a offert un jouet : le Parlement. Depuis, plus personne ne lui a imposé de limites.
Un enfant à qui aucune limite n’a jamais été posée devient soit un enfant-roi, capricieux et intolérant à la frustration, soit un enfant-tyran, manipulateur et habité par un besoin pathologique de contrôle, soit un enfant-dieu, convaincu que le monde tourne autour de lui et que toute remise en cause est un blasphème.
Cet homme est tout cela à la fois. Un enfant-roi qui considère toute tentative de lui imposer des bornes comme une offense ; un enfant-tyran qui exploite les règles pour les subvertir ; un enfant-dieu du Parlement, qui ne conçoit pas l’institution autrement que comme son jouet personnel.
Sa longévité n’est pas politique, elle est le fruit d’une pathologie systémique. Elle n’est pas le fruit d’une vision, mais d’une réalité où l’impunité fait office de Constitution et où la longévité tient lieu de légitimité.
Il joue avec les parlementaires comme un garnement avec ses camarades de classe : capricieux, indocile, mais toujours assez rusé pour s’attirer les bonnes grâces des maîtres et maîtresses du moment.
Peu importe ce qu’il fait, il est toujours récompensé pour bons et loyaux services.
Un enfant-dieu ne renonce jamais de lui-même. Il ne comprend ni la remise en question ni le retrait volontaire. Il faut lui briser l’illusion de son intouchabilité, lui imposer des limites qu’il ne peut contourner, l’obliger à subir de vraies conséquences.
Tant qu’il se sent récompensé par le système, il continuera à se livrer à des pratiques siciliennes sous le couvert plus reluisant des florentinades.
Il est temps de cesser de lui donner des gommettes de bonne conduite par hyperréalisme. Il faut rendre son maintien coûteux, instable, insoutenable. Un tel personnage ne part pas : ce n’est qu’avec la politique du bâton qu’on le neutralise définitivement.
Et si le Liban veut aspirer un jour à se redécouvrir République, il serait peut-être temps, au bout de ses trente-trois ans d’hégémonie totale, de lui arracher son hochet.
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