Michel HAJJI GEORGIOU
09/02/2025
La politique, l’art du possible ? Le cabinet Nawaf Salam, né en ce 8 février 2025, incarne peut-être cette logique, sans toutefois s’y soumettre entièrement. Il ne scelle ni une victoire éclatante ni un statu quo déguisé. Il est une formule de transition, renouant, sous contraintes, avec l’esprit des gouvernements des années 1960-1970, lorsque le service de l’État primait sur l’appartenance partisane. Un cabinet imparfait, mais porteur d’une dynamique, d’une méthode et d’un équilibre inédit, dans un climat délivré d’une bonne dose de toxicité irano-syrienne – fait inédit depuis… la fin des années 1970.
La principale avancée du cabinet Salam ne réside pas tant dans sa composition que dans sa méthode de formation. Le retour aux usages républicains, avec la séparation stricte des mandats parlementaires et ministériels, redonne un semblant de cohérence démocratique et rompt avec les mécanismes d’influence et de troc qui ont perverti la gouvernance libanaise. L’absence totale des aounistes, des Marada et des marionnettes d’Assad, une première depuis des décennies, marque aussi un tournant. Le Hezbollah, encore réalité sécuritaire et parlementaire, conserve une présence symbolique, mais ses chevaux de Troie syriens ont été écartés. Le temps où un Gebran Bassil bloquait à lui seul la formation d’un gouvernement, comme un mauvais garnement, est révolu.
Deux sphères d’influence
Ce cabinet repose sur deux pôles distincts.
Le premier est celui de la souveraineté, structuré globalement autour du président de la République Joseph Aoun, du Premier ministre Nawaf Salam, aidé de deux conseillers brillants et chevronnés, Ghassan Salamé et Tarek Mitri, et du ministre des Affaires étrangères Joe Raggi – un véritable serviteur de l’État, souverainiste et intraitable sur les valeurs de la République.
L’autre pôle est formé d’une série de technocrates compétents, qui ont pour mission de stabiliser l’action institutionnelle et d’enclencher des réformes essentielles. Il s’agit d’ouvrir la voie au rétablissement des usages démocratiques et à une culture politique assainie, de relancer le rôle de l’État dans la gestion de la crise socio-économique et financière, d’apporter une réponse au drame des déposants spoliés, de garantir le retour des déplacés et une reconstruction étatisée, loin de l’influence néfaste de la Milice, et d’améliorer des services publics réduits à l’agonie par des décennies de gestion mafieuse.
En somme, il s’agit de sortir enfin du modèle de prédation et d’impunité qui a transformé le pays en un champ de ruines institutionnelles.
Le pouvoir de fait destitué
Le Hezbollah et Amal conservent 27 députés au Parlement. Il était difficile de les exclure totalement tant qu’une nouvelle loi électorale et de nouvelles élections n’ont pas rebattu les cartes. Mais le contexte a changé. Le Liban a basculé de zone d’influence. Quelle que soit l’ampleur de la représentation du binôme chiite, ce dernier ne peut plus agir comme par le passé. La visite de l’émissaire américaine Morgan Ortagus pose un périmètre clair au niveau de ce qui est désormais acceptable ou non de la part du nouveau « haut-commissaire » américain. Il est d’ailleurs regrettable qu’il en faille toujours un pour rappeler aux Libanais comment gérer leur propre État.
Certes, le portefeuille des Finances reste entre les mains du binôme, mais avec Yassine Jaber, un homme proche des États-Unis et dont la marge de manœuvre est de fait limitée… sous peine de sanctions. Ce maintien reste toutefois un point d’ombre, tout comme la faible représentation de l’opposition chiite démocratique, un manque regrettable qui empêche d’amorcer une recomposition politique plus profonde au sein de cette communauté, surtout à l’heure de la reconstruction et de la manière dont elle pourrait être utilisée comme tremplin par le Parti pour rebondir.
Pour autant, il ne faut pas vendre la peau de l’ours. Le tiers de blocage a disparu en principe, mais il pourrait ressusciter par la contrainte, si le souverainisme vacille sous la menace. Bien que fortement diminué, le Hezbollah n’a pas renoncé à son pouvoir de nuisance. Il cherche à ajuster ses leviers. Il faudra une victoire législative pour acter une véritable rupture. L’enthousiasme ne doit pas masquer les failles, ni les menaces souterraines.
« Gardez-moi de mes amis… »
Nawaf Salam ne doit pas seulement se méfier de ses ennemis. Il doit regarder avec prudence certains de ses alliés, notamment ceux qui ont occulté ou minimisé l’emprise du Hezbollah par naïveté ou opportunisme iznogoudien, ou ceux qui pactisaient avec le pouvoir de fait et cherchent maintenant à s’acheter une virginité politique en s’attribuant une victoire à laquelle ils n’ont pas contribué.
Il est facile de récolter les fruits politiques après avoir tout fait pour noyer le poisson dans l’eau, tandis que ceux qui menaient une confrontation frontale avec le caïd de la mafia étaient traités d’ « extrémistes obsessionnels ».
En même temps, le souverainisme ne saurait être accaparé exclusivement par quelques partis organisés : il est une lame de fond qui dépasse les étiquettes et les récupérations diverses.
Une équipe à épauler
Le cabinet Salam n’est pas une révolution en soi, mais il peut préparer le terrain à une vraie bascule. La clé de la rupture viendra sans doute des législatives à venir. Si ce gouvernement échoue à enclencher un début de normalisation démocratique, la fenêtre de transition se refermera et le système trouvera un autre moyen de se reconstituer et de perpétuer sa mainmise. Deux batailles se dessinent : celle de la réforme, pour empêcher que l’appareil d’État ne retombe dans les circuits d’une gestion mafieuse et servile sous prétexte de pragmatisme ; et celle du rapport de force, pour s’assurer que les élections de 2026 viennent entériner la rupture et non légitimer un retour déguisé aux arrangements mortifères.
Le cabinet Salam est une bouffée d’oxygène après des années d’asphyxie politique. Mais cela ne suffit pas. Le Liban doit reprendre son souffle, mais pour pouvoir s’envoler ! Ce gouvernement est sans conteste une grande victoire par rapport à ce qui précédait et à ce que certains nous promettaient comme une fatalité avec un recyclage de l’ordre ancien, via le retour de Najib Mikati. C’est le meilleur possible dans un contexte de transition vers la souveraineté reconquise. Ce gouvernement est aussi une preuve que les Libanais peuvent donner le meilleur d’eux-mêmes si on leur en offre le cadre opportun. Partant, le cabinet Salam prouve que le problème de fond était bien l’hyperpuissance du Hezbollah, ce chef d’orchestre tentaculaire et aux multiples visages d’un pouvoir de fait politico-financier qui a verrouillé l’État durant plus de deux décennies.
Le gouvernement Salam est une meurtrière d’espoir ; une brèche à élargir pour que la lumière puisse nettoyer toute la souillure ; un élan à amplifier ; un pari à transformer en fait accompli. Surtout, une équipe à épauler et, aussi, à orienter dans le bon sens si besoin est. Car, sans esprit critique constructif, sans repères, sans gardes-fous, la plus belle promesse de démocratie ne peut, in fine, que s’essouffler et s’affadir.
Qu’à cela ne tienne.
Le vent se lève.
Il faut tenter de rêver.
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