Balfour, le retour 

Michel HAJJI GEORGIOU

12/02/2025

L’histoire n’est pas une ligne droite, mais une spirale. Elle répète ses motifs, amplifie ses tragédies, et, parfois, sous la forme d’une sinistre anecdote, elle replace sur la scène les mêmes acteurs sous d’autres masques. 

En novembre 1917, un certain Arthur James Balfour, d’un trait de plume, redessinait la carte d’un territoire qui ne lui appartenait pas. 

Soixante-sept mots suffirent ainsi à octroyer, au nom d’un mythe des origines, à un mouvement politique le droit d’établir un foyer national sur une terre déjà habitée. 

Dans cette formule administrative se dissimulait implicitement un crime progressif, originel : la promesse d’un effacement de la population autochtone, motivé par une logique victimaire et légitimé, consenti du fait  d’un complexe de culpabilité. 

Un siècle plus tard, un autre homme, revêtu cette fois de la tunique impériale américaine, poursuit cette œuvre de dépossession. 

Avec son plan ubuesque de déplacement forcé des Palestiniens de Gaza vers l’Égypte et la Jordanie, Donald Trump n’invente rien. 

Il parachève. 

Là où Balfour avait promis une terre sans trop se préoccuper des conséquences humaines, Trump et Benjamin  Netanyahu en accélèrent le processus terminal : après l’expropriation, l’occupation et le siège, voici venu le temps de l’effacement définitif. 

Le schéma est identique, l’argumentaire, quasi inchangé. 

Il repose sur un même axiome : les Palestiniens n’ont pas droit à la terre sur laquelle ils sont nés. Pire, leur simple existence est une anomalie historique. 

Balfour n’a jamais cru utile de mentionner les Palestiniens autrement que comme une présence vague et secondaire, à gérer ultérieurement. 

Trump et Netanyahu, eux, les considèrent comme une masse interchangeable qu’il suffirait de disperser sous prétexte de « solution humanitaire » et de projets entrepreneuriaux pour « créer des emplois » sur la nouvelle « Riviera du Moyen-Orient ». 

Mais la tragédie de l’impérialisme colonial, c’est qu’il n’apprend jamais de ses propres échecs.

D’une Nakba à l’autre

Les crimes d’État se répètent ainsi avec une rigueur obsédante, et les exilés d’hier servent d’avertissement aux condamnés d’aujourd’hui. 

Si bien que l’histoire récente du peuple palestinien est une succession d’expulsions, d’enfermements et de dispersions. 

En ce sens, la Nakba de 1948 n’a pas été un épisode, mais un processus: ce qui se déroule sous nos yeux à Gaza n’est pas une opération ponctuelle, mais l’aboutissement d’une logique entamée il y a plus d’un siècle.

Cependant, les techniques, elles, ont été affinées.  En 1948, c’était l’épuration brutale, les villages incendiés et les colonnes de réfugiés errant sur les routes. En 1967, c’était l’expansion sous couvert de guerre préventive, la confiscation des terres, l’enracinement progressif du fait colonial. En 2024, c’est l’art de la sémantique qui vient compléter l’œuvre. 

Désormais, on ne parle plus d’expulsion, mais de « relocation humanitaire ». On ne parle plus d’un siège, mais d’une « protection sécuritaire ». On ne justifie plus l’effacement d’un peuple par le droit divin, mais par l’impératif stratégique. Les lexiques sont impeccables de propreté. Les consciences, elles, beaucoup moins. 

Ce que Trump et Netanyahu proposent, c’est en fait d’achever l’œuvre de Balfour en lui donnant l’apparence d’un pragmatisme nécessaire. Selon cette logique, les Palestiniens ne sont pas des victimes, mais des variables, des contingences, de vulgaires colifichets. Des parasites de l’histoire. 

La colonisation rampante et le siège ne les ont pas réduits à l’abandon ? L’exil forcé, l’exode, doit être la dernière étape.

Il ne faut cependant pas s’y « trumper »… Le président US n’est pas vraiment délirant, malgré ses dehors de personnage issu d’un mélange hybride (voire même caricatural, loufoque… et terrifiant !) d’Orwell, Jarry, Ballard, Huxley, Marquez, Stephen King ou John Kennedy Toole… 

Chacune de ses idées outrancières, de ses formules grotesques, cache en fait une mentalité cynique. 

Car Trump n’a pas de doctrine. Il marchande, sans cesse, en faisant monter les enchères sans jamais obéir ou donner la moindre considération à aucune norme, aucune convention, aucun principe, pour obtenir ce qu’il veut. Il repousse sans cesse le domaine du politique dans ses derniers retranchements, ceux d’un hyperréalisme primaire, agressif, presque bestial. Le « bullyisme » néo-capitaliste érigé en art de négociation. 

L’adage de chez nous – tout à fait opportun par les temps qui courent – n’affirme-t-il pas que « les logorrhées sont exemptes de frais de douanes » ? 

Mais la « vision » du monde qu’il propose repose sur un mensonge fondamental : l’idée qu’un peuple peut être effacé par la force, fut-elle celle des armes ou des chantages mercantiles. 

Le pari des grands 

L’histoire n’est pas qu’une mécanique aveugle de violences et d’exils. Elle est traversée, par instants, de fulgurances où la raison s’impose à l’instinct de prédation, où l’intelligence politique prend le pas sur la brutalité, où la mémoire du sang versé engendre non pas une soif de représailles, mais une lucidité inédite. 

Les véritables architectes de l’histoire ne sont pas ceux qui empilent les ruines et dressent des murs, mais ceux qui savent qu’un équilibre durable ne se construit ni sur les cendres ni sur la soumission de l’autre.

Cela, deux anciens guérilleros, Yasser Arafat et Yitzhak Rabin, l’avaient parfaitement compris lorsqu’ils osèrent emprunter un jour la voie d’Oslo après des décennies de guerre qui n’avaient accouché que de nouvelles guerres.

Leur pari n’était pas l’élimination réciproque, mais l’acceptation de l’autre en tant que sujet politique, en tant que destin irréductible. Ils avaient compris qu’un conflit de cette nature ne se résout ni par l’éradication ni par la soumission, mais par la reconnaissance mutuelle, non comme une concession, mais comme une nécessité. 

Une Palestine viable et souveraine, inscrite aux côtés d’Israël dans une architecture politique enfin stabilisée, valait mieux que l’alternative funeste : l’apartheid rampé, l’occupation à perpétuité, la colonisation prédatrice et la logique impériale qui en découle, nourrissant indéfiniment le cycle du terrorisme et de la répression.

Mais l’assassinat de Rabin en 1995 n’a pas seulement mis fin à un rêve  singulier ; il a sérieusement fracturé la possibilité même d’un compromis historique. 

Depuis, la politique a cédé la place à une mécanique implacable où la répression alimente la radicalisation, où chaque recul diplomatique se traduit par une avancée coloniale, où le rapport de force a remplacé toute tentative d’ingénierie politique. 

L’idée d’un État palestinien n’a pas seulement été reléguée aux limbes des négociations avortées ; elle s’est dissoute dans l’urbanisme stratégique de l’occupation et de la colonisation, dans la prolifération des enclaves, dans l’étranglement méthodique de toute souveraineté embryonnaire. 

Plus le temps passe, plus la question palestinienne n’est plus pensée comme un problème politique à résoudre, mais comme une simple anomalie historique à gérer.

Rompre le cycle de la violence 

Après des années à vouloir éradiquer le Hamas et ses tentacules, il est temps de comprendre une chose élémentaire : un mouvement ne disparaît pas sous les bombes ; il se nourrit du désespoir que celles-ci sèment. 

Après  l’autre nakba, déclenchée le 7 Octobre par la mégalomanie sinwarienne et les calculs cyniques et impavides du waliy el-faqih, le Hamas peut célébrer, euphorique, toutes les victoires virtuelles de la planète pour avoir survécu à l’éradication… quand bien même les festivités se déroulent sur un vrai champ de désolation, une vaste fosse commune… 

À moins, justement, qu’une fois de  plus, sa survivance n’obéisse elle aussi qu’à des calculs de nécessité de la part des architectes de la région  – en l’occurrence légitimer la poursuite de l’œuvre d’annihilation.  

Pourquoi donc écraser totalement celui qui nous offre le prétexte parfait pour mener la mission jusqu’au bout !

La seule manière d’affaiblir durablement et définitivement le Hamas  – si cela est vraiment l’objectif – n’est pas d’anéantir Gaza, mais d’offrir aux Palestiniens une alternative crédible et sérieuse. 

Cette alternative ne peut être que politique : une Autorité palestinienne légitime, souveraine, capable de répondre aux aspirations de son peuple et de s’imposer face aux extrémismes. 

Or, cette autorité ne pourra émerger que dans le cadre d’un véritable État palestinien, doté d’un territoire viable et d’une reconnaissance internationale pleine et entière. 

Ce n’est pas une utopie, mais une nécessité. Et pas que pour les protagonistes concernés, mais pour la sécurité et la stabilité des frontières de tous les pays du Proche-Orient, et pour un vivre-ensemble à l’échelle mondiale délivré des rancœurs et des haines. 

Aucune occupation ne dure éternellement. Aucun peuple ne disparaît simplement parce qu’on le décrète. 

Un siècle après Balfour, les Palestiniens sont toujours là. 

Un siècle après Trump, ils seront encore là. 

C’est l’Histoire. 

Et c’est précisément cela que leurs bourreaux n’ont jamais pu supporter.


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