Le retour du politique

Michel HAJJI GEORGIOU

12/02/2025

Janoubiya

Qu’il soit permis à l’auteur de ces lignes un petit écart. 

Pour un observateur contraint depuis près de deux décennies de critiquer sans relâche l’étiolement progressif des repères et des valeurs, et fatigué de se livrer à ce sinistre exercice, la première prestation de Nawaf Salam en sa qualité de Premier ministre était rien moins qu’une bonne bouffée d’oxygène. 

Il est rare, en effet, qu’un responsable politique libanais parvienne à capter l’attention sans céder aux facilités de la surenchère ou du pathos. Qui plus est quand il n’appartient pas à la catégorie des chefs charismatiques revêtus des oripeaux de l’Übermensch du clan ou de la communauté. 

L’exercice est d’autant plus périlleux lorsqu’il consiste à rappeler l’évidence dans un pays où l’exception est devenue la règle et où les principes constitutionnels, pourtant inscrits noir sur blanc, ne sont plus que des vestiges encombrants d’un ordre considéré comme perdu depuis des lustres. 

C’est pourtant ce qu’a fait Nawaf Salam, avec une rigueur méthodique et un sens aigu du retour aux fondamentaux, lors de son intervention sur Télé Liban.

L’homme est apparu tel qu’il est, tel qu’il a toujours été. Brut. Sans artifices. Aussi franc que ses fonctions le lui permettent. Plus, même, par certains moments. 

Aucun poncif. Pas de promesses suaves. Pas de courbettes et de fourberies. Juste un moment de sincérité. 

Loin des formules évasives et des postures convenues, le Premier ministre a choisi de réarticuler le débat autour de la seule boussole légitime : la Constitution et l’accord de Taëf. Non pas comme une incantation, mais comme une mise en demeure. Car, à bien y regarder, ce qu’il propose n’est ni une réforme révolutionnaire ni un projet de refondation : il s’agit simplement d’appliquer ce qui aurait dû l’être depuis trente ans. 

Dans une République où l’institutionnel a cédé le pas au transactionnel, cet appel à la normalité résonne presque comme une hérésie. 

De la même manière que l’avènement de Michel Aoun à la présidence de la République avait donné la nette impression que le Liban avait basculé dans une réalité ou une dimension parallèle, celui de Joseph Aoun, épaulé par Nawaf Salam, semble faire de nouveau miroiter au Liban la perspective d’un avenir qui n’a pas honte de son passé – et qui ne va pas rechercher dans des projets mortifères importés d’ailleurs ni la source de sa légitimité et de son autorité, ni la solution à ses problèmes. 

Le paradoxe libanais 

Les questions soulevées par Nawaf Salam ne sont pas nouvelles – quand bien même, avant lui, toutes les réponses, nées parfaitement stériles de mentalités compromissoires, marchandes, impotentes, semblaient aussi fades qu’inutiles. Rendues éminemment complexes du fait des forces de fait, des occupations étrangères, des mafias et de la mentalité servile et mercantile d’un si grand nombre de responsables au fil des ans, elles paraissent pourtant presque simples. Évidentes. Originales. 

Il suffit pour cela qu’un homme décide de s’en remettre à la Constitution pour trancher le noeud gordien plutôt que d’aller former à l’emporte-pièce des pactes et des alliances latérales – fondatrices, du reste, de sources de légitimité tribales avides de se substituer au régime démocratique parlementaire et mieux le neutraliser. 

La loi électorale ? Loin d’être un exercice technique, elle est le terrain favori des distorsions et des arrangements de circonstance, perpétuant une fragmentation qui confine le pays à l’impasse. La décentralisation administrative ? Inscrite noir sur blanc dans Taëf, elle reste un concept fantomatique, brandi à chaque échéance mais systématiquement vidé de sa substance. 

Salam dénonce les dérives, les violations, les excès, fermement, sans pour autant verser dans le populisme. L’abolition du confessionnalisme politique ? Les droits des déposants ? Les solutions financières ? Tous les sujets apocalyptiques sont démystifiés, abordés sans vindicte, sans rigidité, avec fluidité, mais avec un sens certain de la rectitude et d’un réalisme teinté d’espoir. Avec une facilité déconcertante, quand bien même rien n’est simple. Au contraire. Ce sont les douze travaux d’Hercule. Il le sait. Tout le monde le sait. Mais, en capitaine d’équipe, il veut y croire, et nous inciter, sans promesses creuses, à y croire aussi pour l’aider dans sa mission. 

En effervescence, son devoir de réserve surmoïque de responsable et de serviteur d’État a d’ailleurs presque du mal à brider son enthousiasme quasi débonnaire à vouloir dire les choses noir sur blanc, en toute transparence, par souci de sincérité. La fougue d’un Samir Kassir accompagnée de la lucidité d’un Mohammad Chatah, la pondération d’un Nassib Lahoud et la clairvoyance d’un Samir Frangié. 

Là où certains cherchent à faire croire que toutes ces réformes sont terrifiantes et nécessitent de ce fait un énième round de négociations interminables, Salam rappelle qu’elles sont déjà actées depuis une éternité. Il ne s’agit pas d’un débat sur l’opportunité de les mettre en œuvre, mais d’une démonstration par l’absurde de l’incapacité des dirigeants libanais à saisir les opportunités historiques lorsqu’elles se présentent et à appliquer leurs propres engagements. 

Il faut ici voir l’ironie tragique d’un pays qui débat indéfiniment de solutions qui existent déjà, mais qu’il se refuse à adopter. Comme si l’on discutait encore de l’utilité de la roue alors que la charrette est calcinée.

La Constitution en variable d’ajustement

Mais l’évitement ne s’arrête pas là. Les prérogatives du Premier ministre ? Là encore, Salam n’a fait que rappeler le texte constitutionnel, un exercice qui, au Liban, relève déjà de l’audace. Le Premier ministre est seul responsable de la composition du gouvernement, en concertation avec le président de la République et à l’écoute des députés, mais sans que ces consultations ne puisse être détournées en un droit de veto déguisé. Par qui que ce soit. Pas de quotas parlementaires, pas d’exclusives et de nouveaux usages abscons, pas de portefeuilles sacrés, pas de communautés réduites à des parents-pauvres… 

Ce rappel est essentiel, car l’une des plus grandes impostures de ces dernières décennies a été d’imposer une relecture abusive de la Constitution, voire d’en faire un vulgaire chiffon pour faire reluire les missiles de la Milice ou les bottes des officiers syriens et de quelque zaïm communautaire, instaurant de facto un système où tout devient négociable, y compris ce qui ne devrait pas l’être. La nomination des ministres, par exemple, qui devrait relever de la seule responsabilité du Premier ministre, devenue un champ de bataille où les partis exigent leur quote-part, transformant chaque formation de gouvernement en un interminable marchandage, pour un roi ou pour… son gendre. 

Certes, l’on reprochera sans doute au Premier ministre d’avoir cédé le portefeuille des Finances au duopole pro-iranien. Il pense y voir un moyen de rassurer, dans un contexte d’effondrement, une communauté meurtrie, dévastée, déracinée – et c’est tout à son honneur. Cependant, il y a fort à parier qu’une fois de plus, le Parti ne comprenne pas ce langage, et qu’il usera de toute sa duplicité pour gagner du temps en attendant, si cela est possible, de saboter toute tentative de refondation du pays sur de nouvelles bases. 

L’éléphant dans la pièce

Mais là où l’intervention de Salam prend toute sa portée, c’est dans son discours de reconquista étatique, en mode soft power ; à travers son rappel implacable mais sans emphase du monopole de la violence légitime. Dans un pays où la souveraineté est un concept fluctuant, son propos a la sécheresse d’un constat clinique, sans même s’en référer à la résolution 1701 ou au néo-17 Mai avalisé par le binôme pro-iranien : la Constitution ne connaît aucune ambiguïté. Seul l’État, du Nahr el-Kebir au sud du Litani, détient le droit d’exercer la force sur l’ensemble du territoire. 

Une évidence qui était pourtant presque devenue un tabou, le Liban étant l’un des rares pays où l’on ose encore débattre de la légitimité d’une force parallèle, où l’on s’accommode d’un État dans l’État sous prétexte de pragmatisme politique… quitte à inventer des formules alambiquées et tortueuses pour justifier l’injustifiable au sein des déclarations ministérielles. 

Le propos de Nawaf Salam dépasse la seule question du Hezbollah. Il touche au cœur du mal libanais : cette capacité unique à tolérer l’inacceptable, à transformer l’illégitime en fait accompli et à justifier l’anormal au nom d’un réalisme de façade. 

Pourtant, c’est simplicité : il n’existe pas de demi-souveraineté. Un État qui tolère une force militaire hors de son contrôle n’est pas un État affaibli, c’est un État qui a déjà cessé d’exister.

Le retour à l’environnement arabe 

C’est toujours dans cette même logique que le retour à l’initiative arabe de Beyrouth 2002 prend tout son sens. Là où certains continuent d’instrumentaliser la cause palestinienne pour justifier l’existence d’une milice armée et l’adhésion à un projet transnational, Salam – qui a toujours été un défenseur de la cause palestinienne – rappelle implicitement que le Liban ne peut être l’otage d’une option qui a conduit le pays au désastre.

L’initiative arabe de paix, en posant la question de la reconnaissance de l’État palestinien dans un cadre diplomatique et juridique, prive le Hezbollah de son principal argument de légitimation. Elle replace le Liban dans son giron naturel : celui du droit et non de la guerre permanente, celui de la souveraineté négociée et non imposée, celui d’un élément modeste au sein d’un océan arabe qui doit assumer collectivement la responsabilité de défendre et de garantir  le droit du peuple palestinien à l’autodétermination par le biais de la solution des deux États. Une réponse saine et sensée au vatenguerrisme de Netanyahu et à la démagogie trumpiste.

Ce retour au cadre arabe n’est pas seulement une posture diplomatique, c’est une rupture avec une logique de claustration stratégique qui a isolé le Liban et l’a entraîné dans des confrontations où il n’avait rien à gagner.

Le courage de l’évidence

Dans une scène politique saturée de faux-semblants, l’intervention de Nawaf Salam a la puissance tranquille du rappel implacable d’une notion fondamentale. À savoir que les institutions, l’État et la politique peuvent retrouver leurs lettres de noblesse à partir du moment où il y a des hommes pour les incarner. 

Depuis plusieurs décennies l’immense Hassan Rifaï cite inlassablement le juriste français Léon Duguit : « Le droit constitutionnel n’a de garde-fou que la bonne foi des hommes qui l’appliquent. »

Le Liban n’a pas besoin d’un nouvel accord politique, il lui suffit d’appliquer celui qui existe déjà. Il n’a pas besoin de redéfinir ses institutions, mais de les respecter. Il n’a pas besoin de théoriser son rôle régional, mais de cesser de se laisser instrumentaliser. Il n’a pas besoin de baguette magique, mais d’un peu de discipline, d’ordre, de bonne volonté, de communauté d’énergies, et d’une justice indépendante.    

Le Liban est aujourd’hui un pays où rappeler les évidences revient à faire un acte de résistance – la vraie. Et dans ce paysage d’inertie généralisée, Salam ose dire que le roi est nu, sans poudre de perlimpinpin, sans tambours ni trompettes. 

Ce que Nawaf Salam dit n’a rien de révolutionnaire. C’est la simple vérité d’un texte constitutionnel que l’on refuse d’appliquer, d’un État dont les dirigeants ont accepté l’avilissement et d’une souveraineté qui ne tient plus que par l’habitude de l’illusion. C’est le langage sobre et dépareillé d’un serviteur d’État. 

Et, pourtant, paradoxe à part, cela, en soi, est révolutionnaire.


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