D’un souffle l’autre 

Michel HAJJI GEORGIOU

14/02/2025

Il y a vingt ans, Rafic Hariri et ses compagnons périssaient dans un attentat cataclysmique en plein coeur de Beyrouth. 

Figure singulière dans l’histoire du Liban et de la région, l’ancien Premier ministre avait été l’un des artisans majeurs de l’accord de Taëf. 

Armé d’un projet – la reconstruction de Beyrouth – ainsi que d’une caution arabe et internationale, Hariri pensait, à son arrivée au pouvoir en 1992, que sa tâche serait de rebâtir un Liban pacifié, en passe d’intégrer lui-même une paix régionale, dans la foulée de la dynamique d’Oslo. 

Mais la réalité a un plaisir certain à bouleverser tous les projets. 

Deux visions du monde 

Dès 1989, après l’assassinat de René Moawad, le régime Assad renverse la dynamique de Taëf et établit sa mainmise totale sur le Liban. 

De « partenaire » de Damas, Hariri, en dépit de son envergure sunnite régionale, doit se résoudre, recul de l’influence saoudienne oblige, à accepter de n’en être qu’une sorte de semi-vassal. 

La souveraineté interne et externe du pays est un domaine réservé à l’occupant alaouite – relayé par son haut-commissaire perché à Anjar ? 

Qu’à cela ne tienne, il peut se consacrer aux affaires économiques et financières du pays, même si les moukhabarats veillent toujours au grain. 

Puis, avec l’assassinat d’Yitzhak Rabin en novembre 1995, le projet de paix régionale vole en éclats. 

Avec les arrangements de Mai 1996, le Hezbollah, fort de l’alliance des minorités avec le régime syrien, est reconnu comme un acteur libanais fondamental au même titre que l’État libanais, mais toujours sous le préau syrien. 

Le projet iranien, reposant sur la communauté chiite comme réservoir politique, monte en puissance, avec l’apothéose du retrait israélien de l’an 2000. 

En contrepartie, Hariri, lui, subit sans cesse les humiliations et avanies du régime alaouite, de plus en plus méfiant vis-à-vis de son aura sunnite régionale qui lui permet d’avoir ses entrées dans tous les centres de décision, et de sa capacité à échapper un jour à son contrôle. 

Avec l’arrivée au pouvoir de Bachar el-Assad, la marginalisation totale de l’aile sunnite du régime baathiste à Damas et ses conséquences à Beyrouth – le renforcement de l’appareil sécuritaire libano-syrien emmené par Émile Lahoud – pousse bon gré mal gré Hariri à devenir le parrain du vaste mouvement d’opposition à l’occupation syrienne.  C’est cette montée progressive sunnite vers un souverainisme libaniste transcommunautaire qui lui coûte finalement la vie, le 14 février 2005. 

Vingt ans après, la scène politique locale et régionale oscille toujours entre guerre continuelle et paix improbable, ou encore forcée. Le 14 Mars s’est désagrégé, victime à la fois des turpitudes de ses composantes, entre autres tares intrinsèques, et de la violence criminelle du Hezbollah. Le 8 Mars a volé à son tour en éclats après le 7 octobre 2023. Le régime syrien n’est plus. L’Empire iranien s’effondre. 

En exil volontaire après l’échec de son pari insensé sur le mandat Aoun et sous le coup d’un anathème féroce du nouveau directoire saoudien, Saad Hariri regagne à présent Beyrouth. En dépit d’une volonté de se mettre en réserve de la République, en attendant sans doute la chute de la tutelle iranienne pour rentrer au Liban, son retour est loin d’avoir l’impact qu’il devrait avoir. 

Et pour cause : la scène politique libanaise n’est plus tout à fait celle qu’il a laissée derrière lui. 

Le haririsme a en effet prospéré dans un moment particulier de l’histoire régionale, à une époque où le monde arabe était pris entre deux forces antagonistes – les régimes militaires tyranniques postnationalisme arabe et un islamisme radical de plus en plus agressif après le 11-Septembre. 

Dans ce contexte, les Hariri représentaient un sunnisme modéré, libéral, ouvert, moderne. Un partenaire parlant le même langage que les élites occidentales et un rempart contre l’extrémisme. Qui plus est, Rafic, transformé en bouc-émissaire, était devenu un symbole national du sunnisme souvererainiste libaniste, et Saad, en chef-de-file d’une coalition transcommunautaire inédite, une digue face aux visées impériales iraniennes. 

Tout ce cadre a explosé.

La défaite de Daech et la chute du régime Assad ont redessiné les lignes de force au Levant. 

Le modèle haririen se trouve désormais confronté à une nouvelle donne, incarnée actuellement par le nouveau président syrien Ahmad el-Chareh. Un sunnisme plus musclé, mais aussi plus « habile », plus enraciné religieusement, et en même temps ouvert à la modernité, à la culture démocratique et au dialogue avec l’Occident – du moins en apparence et jusqu’à preuve du contraire.

Retour vers le futur 

Vingt ans plus tard, le haririsme, en dépit de ses sacrifices consentis pour la libération du Liban, et galvaudés au fil des ans par une série de choix politiques malheureux, et en dépit de l’engouement populaire sunnite, a-t-il encore une raison d’être politique ? Peut-il se relever, s’adapter, se renouveler, et ne plus se compromettre ? 

La question, qui mérite d’être posée, est ouverte. Et elle ne se limite pas qu’au courant haririen. 

Avec la disparition du régime Assad et l’indigence du Hezbollah, le plupart des courant politiques libanais qui ont, à un moment où un autre, positionné leur discours et établi leur légitimité sur l’opposition à l’un et/ou à l’autre, ne sont-ils pas confrontés à la même problématique – qui plus est avec l’émergence d’un nouvel élan étatiste incarné aujourd’hui symboliquement par le style du tandem Joseph Aoun-Nawaf Salam ? 

Qu’en est-il des élites libanaises, traditionnelles comme « modernes », qui ont cru pouvoir à un moment où un autre reproduire d’une façon ou d’une autre l’équation haririenne, tantôt en caressant l’occupant dans le sens du poil compte tenu du déséquilibre des forces ; tantôt en mettant en avant la nécessité de réformes économiques et institutionnelles au mépris du cadre de la souveraineté ; tantôt en évitant de prendre le taureau du Hezbollah et ses parrains régionaux par les cornes… ? 

Une bonne partie de l’establishment libanais n’est-il pas appelé à se redéfinir et se recréer, s’il en est capable, à la lumière de la nouvelle donne ?

En ce qui concerne le Hezbollah, en revanche, la question ne se pose même plus. Preuve en est, sa sarabande de gesticulations fiévreuses et de provocations risibles  pour prouver, envers et contre tout, qu’il existe encore ; sa recherche désespérée de victoires chimérique pour camoufler l’ampleur de son désastre existentiel ; sa volonté piteuse de cliver afin de provoquer un retour au statu quo ante, alors que le calme olympien du nouveau régime réussit, jusqu’à présent, à déjouer ses pièges ? 

Il n’y a certes pas lieu de comparer la commémoration du 14 Février au cérémonial vrombissant qu’on nous promet le 23 Février prochain, même si le Hezbollah cherche ce mimétisme, dans une volonté manifeste d’effacer une fois pour toutes Rafic Hariri et de s’approprier symboliquement le narratif du martyre. 

L’on ne saurait suffisamment rappeler que c’est l’homme que le Parti enterre le 23 février qui est responsable de l’assassinat – entre autres – de celui dont le souvenir est célébré chaque année le 14 Février. Parce que les projets portées par chacun des deux hommes sont aux antipodes l’un de l’autre. 

L’un, avec toutes ses imperfections et ses tares, voulait construire un pays sur base d’une culture de paix. L’autre l’a transformé en bastion de guerre permanente et en a fait un champ de ruines. 

Le Hezbollah n’est pas une victime, mais un gang de voyous et de criminels. Plus il est traité avec décence et considération, plus il se délecte à jouer aux tyrans opprimés. 

Le test 

Il ne faut pas s’y tromper. La manoeuvre actuelle du Parti est une flèche du Parthe dirigée contre Joseph Aoun et Nawaf Salam, qui représentent à la fois l’esprit souverainiste du 14 mars 2005 et l’élan révolutionnaire du 17 octobre 2010. 

En somme, tout ce que la Milice honnit. 

C’est rien moins qu’une tentative  d’insurrection – et un véritable test pour le nouveau régime. 

Mais le Liban de 2025 n’est plus celui de 2005. 

Il ne s’agit plus de reconduire les figures d’hier, de réaménager les échecs du passé, de reproduire les schèmes qui ont mené le Liban en enfer. 

Il ne s’agit pas de défendre les constantes de la République, mais de leur donner un souffle nouveau, une incarnation, une direction. 

Au-delà du rêve, de l’espérance, même, il s’agit de refonder, de redéfinir. 

De trancher. Enfin.


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