Michel HAJJI GEORGIOU
16/02/2025
À la mémoire de Jean Salem et Samir Frangié
À Chawki Azouri, Gérard Bejjani et Antoine Courban
« J’ai vécu assez longtemps. Ma voie s’est fanée comme la feuille d’automne, et mes honneurs sont comme les feuilles jaunes, sèches et flétries, que personne ne veut ramasser. »
— Macbeth, Acte V, Scène 3
N’être plus que l’ombre de ce qu’on a été – y a-t-il plus cruel ?
Après avoir régné sans partage sur les ruines de l’État libanais, à coups de liquidations physiques et d’expéditions punitives ; après avoir conquis la Syrie sunnite et vengé Karbala, voici venu, après l’euphorie de l’invincibilité, le temps de la vulnérabilité pour le Hezbollah.
Le vertige du dôme du Capitole le rattrape – « et, monté sur le faîte, il aspire à descendre. » Car le Hezbollah n’est en réalité qu’un roi déchu qui refuse toujours d’admettre sa chute.
Il est difficile, dans ce contexte, de ne pas penser à Macbeth, qui, obnubilé par la prophétie de son invincibilité, en devient la victime. Quelle que soit l’implacabilité de la terreur et de son règne, la forêt de Birnam est inéluctablement en marche.
Le Hezb ne sait pas perdre ; il ne peut pas perdre. Il s’est construit dans l’illusion d’un Moi absolu, invincible, hors du temps. La défaite est une impossibilité ontologique pour lui. L’accepter, c’est cesser d’exister… Alors, il hurle – pour mieux couvrir le silence du réel. Il multiplie les bravades pour faire croire, aux siens comme aux autres, qu’il est encore l’élément structurant du pays.
L’ego fracassé du maître absolu
Après sa défaite et l’assassinat de ses totems, le Hezb se retrouve à présent confronté à une forme de castration symbolique. Son Moi hypertrophié se fracasse sur l’inévitable. Freud y aurait immédiatement vu un narcissisme de la toute-puissance blessé. Le Moi tyrannique, qui se croyait intouchable, et qui est à présenter confronté à la limite, préfère se murer dans l’illusion plutôt que d’intégrer la réalité.
Le Parti oscille ainsi entre la mécanique du déni freudienne et le désastre intérieur lacanien. Il est prisonnier de son propre signifiant. Il ne vit que dans la mesure où il est la « Résistance ». Il n’est rien sans l’ennemi et n’existe que dans la confrontation. Or, ce qu’il découvre aujourd’hui, c’est le vide derrière le miroir. S’il n’est plus l’ordre dominant, il n’est plus rien. L’image du Roi Lear, dépossédé et qui continue à donner des ordres à la tempête, vient immédiatement à l’esprit.
Ou, pire encore, celle du Colonel Kurtz de Joseph Conrad qui, dans son temple assiégé, marmonne encore des ordres à des ombres, convaincu que son autorité demeure intacte, alors même que la jungle a repris ses droits et que ses propres hommes commencent à douter. Un dieu complètement isolé du monde, convaincu qu’il est encore aux commandes, que sa sagesse est supérieure, que sa chute n’est qu’un contretemps. Un démiurge qui refuse d’admettre qu’il n’est plus que l’aberration d’un monde qu’il ne comprend plus – et qui, replié sur lui-même dans son délire de toute-puissance, use de la terreur pour maintenir son autorité sur une poignée de fidèles…
Kurtz, c’est le Hezb dans son dernier carré, replié sur ses mythes, pestant contre un monde qui avance malgré lui. Enfermé dans sa propre légende, il refuse d’admettre que la guerre est finie et qu’il a perdu, persuadé qu’il peut ressusciter sa grandeur passée. Pourtant, la fin de Kurtz est claire : il tombe dans l’obscurité avec une dernière parole – « The horror, the horror » – quand il saisit enfin l’étendue du désastre.
Seigneur du temps et de la duplicité
Plutôt que d’accepter son effondrement, le parti pro-iranien le met en scène, le travestit, le sublime en une réthorique visant à montrer à son public qu’il possède encore la maîtrise du récit. Il admet l’épreuve, mais pas la défaite, déplore le complot mais ne se reconnaît jamais vaincu, instrumentalise son propre malheur pour ne jamais perdre l’initiative du discours. Un peu comme l’infâme et pitoyable Clamence d’Albert Camus, et sa volonté, tout en vomissant ses mots, de préserver un pouvoir de façade, un empire du verbe et du regard, où l’illusion de grandeur se substitue à la réalité de l’échec. Le Hezb a régné sur la rue, fait trembler les institutions, imposé son ordre… mais ce règne n’est plus que décombres et illusions, après le faux-calcul tragique de la guerre de soutien à Gaza.
Alors, faute de moyens, il divise son être en deux récits parallèles. Le premier, braillard, hystérique, flamboyant, hurle à la trahison, au complot, à la perfidie des alliés, éructe sa puissance imaginaire pour ne pas avoir à regarder ce qu’il a perdu à travers sa propre capitulation. Aussi déplace-t-il le discours, décrétant que la vraie bataille est désormais ailleurs, contre le nouveau régime « inféodé à Washington et Tel Aviv », contre les « traîtres » et les « collaborateurs » de l’intérieur . Comme Don Quichotte qui s’obstine à voir des géants dans les moulins, des victoires dans les défaites, des traîtres dans les ombres. C’est sa stratégie d’évitement cognitif. Face à une réalité inacceptable, le Parti se crée un mensonge qui devient sa vérité. Et tant qu’il y croit lui-même, il peut continuer à fonctionner.
À travers le second récit, plus feutré, presque inaudible, il négocie en coulisse ce qu’il prétend refuser en place publique. Il intègre le gouvernement et manifeste dans la rue, interdit aux avions iraniens d’atterrir et bloque la route de l’aéroport, compose et s’oppose en même temps. Le Hezbollah s’insurge, sème le grabuge, attaque la Finul, multiplie les anathèmes et les menaces de mort, mais, en silence, n’en a pas moins livré plus de 500 de ses bases paramilitaires à l’armée depuis l’accord de cessez-le-feu. Il joue au matamore fort de son soutien régional au mépris des institutions libanaises, mais quémande le portefeuille des Finances pour faire reconstruire ce qui a été détruit par son vatenguerrisme avec l’argent du contribuable…
C’est l’autre nom d’une culture de la duplicité ésotérique, qui inféode le temps historique, caractérisé aujourd’hui par la vulnérabilité, à la nécessité de retrouver le temps mythique de la gloire et de l’invincibilité.
Et ce n’est pas la première fois que le Hezb se livre à ce numéro. Il a déjà eu le loisir de bien rôder sa mécanique. En 2006, déjà, il hurlait que la résolution 1701 était une humiliation et s’attribuait une « victoire divine » par défaut , alors qu’en coulisses, il implorait Fouad Siniora d’arracher un cessez-le-feu – avant de mieux le diaboliser ensuite. Il feignait d’accepter l’accord, mais conservait ses armes, non pour ladite « résistance », mais pour sa conquête du pouvoir et sa mainmise milicienne sur le pays.
Rien n’a changé.
Le Parti collabore avec le fait accompli, mais il brode son tapis persan pour mieux briser les reins de Joseph Aoun et de Nawaf Salam dès qu’il en aura l’occasion. Il n’a pas, pour l’instant, les moyens ou l’intérêt d’un affrontement direct, alors il joue sur l’érosion. Il sait que l’Iran lui-même est en crise, alors il gagne du temps en espérant un renversement d’équilibre futur. C’est une logique de guérilla existentielle. Si sa propre victoire est impossible, il convient de rendre celle de l’adversaire inopérante. Il faut, à défaut de mieux, saboter sans cesse, pour empêcher l’autre d’écrire un avenir sans soi.
Ce clivage psychique entre le réel et le fantasmé, le pragmatisme sordide et l’idéal du zaman el jamil, n’est autre que son mécanisme de survie.
« There can be only one »
Pour toutes ces raisons, il faut cesser de traiter le Hezb comme une sorte de Shehrayar à amadouer sans relâche. Ce n’est pas lui qui a besoin d’être rassuré et d’obtenir des garanties, ce sont les Libanais qui doivent être protégés contre son pouvoir destructeur. Il suffit de demander aux parents des victimes du 4 Août ce qu’ils en pensent, des privilèges du parti et du déni de justice qui les accompagne… Autant il faut panser les blessures de la communauté chiite et lui redonner sa place dans l’État, autant il faut la libérer du joug du Hezbollah, qui l’a prise en otage et étouffée sous un discours de victimisation permanente. Et pas que la communauté chiite, du reste !
Le Hezb n’est pas un acteur politique normal, mais un appareil de domination, une structure qui ne vit que du désordre, du chantage et de l’asservissement des siens comme des autres. Une milice qui ne négocie que lorsqu’elle y est forcée, et toujours en gardant un pied dans la revanche. Une entité qui ne comprend que le langage du rapport de force et de la violence. La convertir à la raison, au temps politique, est une illusion.
Car ce n’est pas une guerre politique qui est menée depuis depuis deux décennies au Liban, mais un affrontement entre deux cultures.
Le Hezb est une structure d’exclusion, de violence et de mort. Or le Liban, lui, n’appartient pas à la mort. Il est cette culture du lien, de la vie que Samir Frangié opposait aux chantres de l’exclusion.
L’heure n’est plus aux subterfuges, aux compromis et aux sursis bancals. Voici venu le temps d’arracher le pays à son étreinte morbide.
Le Liban ne veut plus être défini à l’aune de la milice. Il veut se penser en fonction de lui-même, de ses repères culturels, de ses valeurs.
Il doit se libérer, une fois pour toutes, de l’étreinte de ce cadavre qui l’enserre, et qui refuse encore de prendre conscience de sa putréfaction.
Car le Hezb est déjà mort. Il hurle plus fort que les flammes, mais il a déjà acté son Götterdämmerung.
Et pourtant, dans un dernier spasme, il pense encore voir les projecteurs s’allumer, il lève les bras, fixe le monde avec cette lueur hallucinée d’une gloire qui n’existe plus.
« D’accord… Monsieur DeMille, nous sommes prêts pour le gros plan… »
Mais, cette fois, de grâce… rideau !
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