Michel HAJJI GEORGIOU
21/02/2025
Qu’il y ait, dans la mort, une part irréductible de sacralité, cela est indéniable. La sépulture sanctuarisée d’un chef défunt appartient toujours, d’une manière ou d’une autre, à l’humanité tout entière. Nul ne saurait contester cette loi immémoriale du deuil, l’exigence absolue de respect pour celui qui n’est plus. Toute vie brisée, quelle qu’elle soit, est une perte irréversible, et rien ne saurait légitimer ni célébrer l’assassinat politique, qui demeure, in fine, une défaite de la civilisation.
Mais si la mémoire du mort est inviolable, l’instrumentalisation de la mort, elle, ne l’est pas. Il est des sépultures qui fédèrent et des mausolées qui enferment, des tombes qui lient et d’autres qui fracturent. Il est des victimes qui réconcilient et d’autres qui radicalisent. Il est enfin des deuils qui annoncent des renaissances et d’autres qui consacrent des chutes.
Le 14 février 2005, lorsque Rafic Hariri fut enseveli au cœur du centre-ville, ce fut le point de bascule d’un pays en suspens. Le Liban, fracturé par quinze ans de guerre et paralysé par quinze ans d’occupation syrienne, retrouvait, dans cette mort, un sens commun. Hariri, dans son martyre, devenait le symbole d’une réconciliation impossible jusque-là. Sa sépulture n’était pas un lieu de clôture, mais un point de convergence, une agora funéraire où, pour la première fois depuis des décennies, chrétiens et musulmans, sunnites et chiites, riches et pauvres, druzes et maronites, s’unissaient dans une même sidération.
La révolution du Cèdre est née autour d’un tombeau… mais ce n’était pas un tombeau de haine. C’était un sanctuaire du lien. Ce que Samir Frangié avait pressenti, avec cette intuition politique rare qui le caractérisait, se réalisa pleinement : autour de la dépouille de Hariri, les Libanais ne pleuraient pas seulement un homme, mais tous leurs morts. Ce fut une sépulture fédératrice, une réconciliation par le deuil, une manière d’écrire, à même la douleur, la fin de la guerre civile. Hariri était devenu un pharmakos, selon l’expression de René Girard, le sacrifié expiatoire, propitiatoire, celui qui libérait le groupe de décennies d’humiliations et de violence.
Ce 14 février, les Libanais chantaient leur refus de la violence, eux qui en avaient tant souffert. C’est par la non-violence qu’ils allaient exiger la vérité et, sans le savoir encore, précipiter l’effondrement du régime syrien au Liban.
Dimanche, Hassan Nasrallah sera à son tour enterré. Et, à n’en point douter, son parti s’affaire à sculpter le simulacre d’un 14 février inversé.
Là où Hariri a été enseveli au centre du pays, dans un espace symboliquement neutre, Nasrallah aura droit à un mausolée dressé comme une citadelle partisane, face à la Cité Sportive, sur la route de l’aéroport. Le lieu n’est pas choisi au hasard. Il ne s’agit pas simplement de marquer un territoire, mais de créer un état de fait, de superposer à la topographie de Beyrouth un nouvel ancrage du Hezbollah, qui ne soit plus celui du parti battu par la guerre, mais celui d’un mouvement en reconquête, en résistance permanente, en guerre ouverte avec la Ville et tout ce qu’elle représente politiquement et symboliquement.
Si la sépulture de Hariri avait été le cœur battant d’un soulèvement démocratique, celle de Nasrallah veut être la pierre angulaire d’une revanche géopolitique. En 2005, la contestation s’était levée contre une occupation étrangère. Aujourd’hui, le Hezb voudrait faire croire qu’il mène, lui aussi, une insurrection contre une tutelle extérieure. Si, hier, les manifestants de la place des Martyrs avaient chassé l’armée syrienne, le parti de Dieu voudrait aujourd’hui renverser l’ordre arabe et occidental né de sa propre défaite, de cette guerre absurde qu’il a menée sans l’aval de personne, pour la seule gloire de Téhéran. Guerre qui l’a dépouillé de sa puissance militaire et politique, privé de ses chefs, et réduit son infrastructure en ruines.
Mais là où le mimétisme échoue, c’est dans la nature même du mort autour duquel s’articule l’événement. Hariri était une victime sacrificielle, Nasrallah est un bourreau. Hariri, malgré ses imperfections, n’avait pas de sang sur les mains. Nasrallah, lui, traîne un palmarès funèbre : l’assassinat de Rafic Hariri lui-même et d’un cortège de figures politiques, militaires et intellectuelles ; le bain de sang du 7 mai 2008 ; l’explosion du 4 août 2020 ; la liquidation de soldats et de civils libanais. Là où Hariri voulait reconstruire un pays, Nasrallah l’a méthodiquement détruit. Là où Hariri voulait relier, Nasrallah a fragmenté. Là où Hariri voulait inscrire le Liban dans la modernité, Nasrallah l’a enchaîné à la guerre.
Et c’est ici que le mimétisme girardien trouve sa limite. Car si l’histoire tend parfois à reproduire ses schémas, elle ne se répète jamais à l’identique. Le Hezb peut imiter la mise en scène, recréer les éléments d’un récit, habiller de symboles une défaite cuisante, il ne peut pas reproduire la dynamique du 14 février 2005.
Il est, d’ailleurs, une différence plus fondamentale encore. Le 14 février et le 14 mars étaient des actes de rejet de la violence. Ce 23 février 2025 est un acte d’adhésion à la guerre.
En 2005, Samir Frangié écrivait que la dynamique de la révolution du Cèdre reposait sur une culture du lien, un dépassement des clivages, une recomposition nationale par-delà les fractures. Le Hezb, lui, n’a jamais fonctionné que sur une culture de l’exclusion. L’union islamo-chrétienne scellée autour de la tombe de Hariri visait à briser l’engrenage des conflits communautaires. L’enterrement de Nasrallah, lui, est une auto-célébration communautaire, une sacralisation de la séparation, une clôture dans la violence.
Là où le 14 février rassemblait tous les Libanais, l’enterrement de Nasrallah est une manifestation d’allégeance. Le Hezb ne convoque pas le pays tout entier. Il mobilise ses partisans dans un ultime effort d’affirmation de force. Il cherche un dernier sursaut avant l’inéluctable.
C’est là, enfin, le point d’achoppement final. Le Hezb a perdu. Non seulement sa guerre, mais son propre avenir. La guerre qu’il croyait totale s’est retournée contre lui. Son mini-État s’efface devant l’État. Ses armes sont désormais sur la table des négociations internationales. Son empire idéologique a volé en éclats avec celui de l’Iran. La chute de Bachar el-Assad en Syrie, la rupture de l’axe d’approvisionnement Téhéran-Beyrouth, la normalisation de la région ont sapé ses fondements. Sa puissance militaire, jadis intimidante, n’est plus que cendres.
Il lui reste une dépouille et un mausolée.
Le parti de Dieu voudrait faire croire que ce tombeau est un nouveau départ. Mais comment parler de nouveau départ lorsqu’on est étanche à toute autocritique, incapable de changer de cap, lorsqu’on persiste à sacraliser le suicide et à glorifier la martyropathie ?
Ce que le Hezb ne comprend pas, c’est que le mausolée qu’il érige à présent, où son chef historique reposera en totem stratégique de son projet subversif, est, en réalité, son propre tombeau.
Et surtout, que la mise en terre n’est autre que la sienne.
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