Quand le Hezb enterre la réalité…*

Michel HAJJI GEORGIOU

23/02/2025

L’organisation de méga-funérailles pour Hassan Nasrallah et Hachem Safieddine. plusieurs mois après leur mort ne constitue pas uniquement une démonstration de force politique. Certes, toute l’attention médiatique est focalisée sur cet aspect, avec une mobilisation tous azimuts de l’esprit de corps communautaire dans l’ensemble du périmètre géographique et idéologique du vilayet e-faqih.

Cependant, cette cérémonie constitue d’abord un « acte politique » dans toute sa splendeur, qui s’inscrit dans un cadre anthropologique bien plus profond. 

L’événement répond en effet à une série de mécanismes culturels, symboliques et eschatologiques qui renforcent l’ordre mythologique du Hezbollah et le rôle de ses dirigeants dans une temporalité hors-histoire, correspondant à la vision du Malakût dans la cosmogonie chiite.

Les rites funéraires, dans toutes les sociétés, ne se contentent pas d’assurer la transition du défunt vers l’au-delà ; ils jouent un rôle central dans la structuration du temps collectif. Or, dans le cas du Hezb, ces funérailles participent d’une reconfiguration du temps historique en faveur d’un temps sacré, eschatologique. 

Le temps linéaire, celui du calendrier grégorien ou musulman, impose une séparation nette entre le passé, le présent et l’avenir. 

Mais en retardant ces funérailles pendant des mois et en leur conférant une ampleur quasi-liturgique, le Hezb réinscrit la mort de Nasrallah dans un temps mythologique qui se superpose à la trame du réel. Ce temps-là, que Henry Corbin identifiait comme le zaman el-latif (temps subtil), correspond à une conception chiite où l’histoire terrestre est secondaire par rapport au temps de l’attente, celui du Mahdi caché.

Et ce n’est pas une coïncidence. En disparaissant dans la clandestinité pendant des années avant sa mort, Nasrallah s’était déjà inscrit dans une logique messianique de l’imam invisible. Son absence n’était pas un simple retrait politique, mais un rituel de distanciation qui le rapprochait de la ghayba (occultation) de l’Imam duodécimain. 

Ses funérailles retardées renforcent donc cette logique : elles ne sont pas un simple adieu, mais une réapparition, un moment où il sort du temps clandestin pour réintégrer l’ordre mythologique du Hezb et du chiisme politique révolutionnaire. 

Pour ses adeptes, ce n’est pas une mise en terre, mais une ascension …

Dans la tradition chiite, et plus largement dans les traditions religieuses orientales, la figure du martyr ne disparaît jamais vraiment. Son souvenir est réactivé par des rituels cycliques (comme Achoura, qui commémore le martyre de Hussein à Karbala), et son rôle dans l’histoire collective est perpétuellement renouvelé. 

Les funérailles de Hassan Nasrallah représentent donc une actualisation du sacrifice. Elles ne sont pas uniquement un hommage à un leader disparu, mais un rituel où son combat est transformé en une force motrice pour la communauté. Comme Hussein à Karbala, Nasrallah est mis en scène comme une figure victimaire, non pas comme un simple chef militaire tombé dans une guerre, mais comme un élu ayant payé le prix de la résistance. Partant, la mise en scène n’a pas pour fonction de clore un chapitre, mais d’ouvrir une nouvelle séquence de mobilisation collective.

Dans la logique mimétique décrite par René Girard, une telle cérémonie s’inscrit aussi dans une dynamique de violence sacrée. En érigeant Nasrallah en martyr ultime, le Hezb réoriente la violence du groupe vers un nouvel ennemi – Tel-Aviv, l’Occident, mais aussi les opposants internes au Liban. Le deuil devient un instrument de réaffirmation du nous contre un eux, et ce deuil est mis en scène pour exiger la vengeance ou, du moins, une continuation du combat.

Si l’on s’en tient à une analyse politique classique, la disparition d’un chef comme Nasrallah aurait dû affaiblir le Hezb et précipiter une lutte de pouvoir. Or, dans une logique anthropologique, ces funérailles monumentales fonctionnent non pas comme une fin, mais comme un couronnement post-mortem.

C’est ici qu’intervient la dimension archaïque du rituel de la royauté sacrificielle. Dans de nombreuses sociétés anciennes, le roi mort devait être honoré dans un faste extrême pour légitimer son successeur et renforcer le pouvoir de l’institution qu’il incarnait. L’exemple le plus célèbre est celui de l’Égypte pharaonique, où le rituel funéraire ne servait pas tant à enterrer le roi qu’à garantir la continuité du pouvoir dynastique.

En organisant ces funérailles grandioses, le Hezb ne pleure pas seulement son chef, il sacralise son règne et le transforme en une figure intemporelle, comme l’ombre d’un imam. Dans l’optique du parti, loin de marquer une fin de parcours, le moment vise à légitimer son héritage et à imprégner l’organisation de sa présence permanente. Ces funérailles ne marquent donc pas une transition du pouvoir : elles signifient que le pouvoir de Nasrallah demeure – et dépasse le simple cadre de son existence physique.

Enfin, dans une perspective plus large, ces funérailles constituent un défi à la conception même de l’État et de la souveraineté libanaise. Il ne faut pas s’y tromper : le Hezb ne combat pas seulement une réalité politique, mais une vision du monde. Et ce n’est pas là une lecture culturaliste essentialiste d’un simple parti politique, mais une analyse anthropologique et politique d’une secte guerrière religieuse, millénariste.

L’organisation d’un tel événement de masse, impliquant des délégations de 79 pays et une mise en scène spectaculaire, vise à montrer que le Hezb se situe dans un cadre hors-État, hors-nation, et hors-temps. Ce n’est pas une milice dans un pays, ni simplement un État dans un État ; c’est un véritable contre-monde.

L’État libanais repose, du moins en théorie, sur des principes de modernité politique, avec un gouvernement, des institutions et un cadre temporel rationnel. Or, le Hezb, en organisant ces funérailles comme un moment d’interruption du temps historique et de glorification du martyr, s’oppose à cette logique et réaffirme un ordre transcendant, où la légitimité vient non pas du droit, mais du sacré.

Dans cette lecture, ces funérailles sont bien plus qu’un hommage ; elles constituent une remise en cause du réel tel que défini par la modernité. Elles participent du projet plus large du Hezb, qui est de dissoudre le Liban dans un cadre de lutte sacrée, hors du temps rationnel, hors du droit international, et hors de toute souveraineté étatique.

En résumé, nous sommes témoins de rien moins qu’un rituel de transfiguration où Nasrallah passe du statut de chef politique à celui de figure mystique. Et, en retardant l’événement et en le magnifiant, le Hezb inscrit son combat dans une temporalité sacrée qui rejette l’histoire au profit du temps du mythe.

Ce processus, qui repose sur un mélange de messianisme chiite, de ritualisation de la violence et d’une stratégie politique de consolidation du pouvoir, participe pleinement de la bataille culturelle que le Hezb mène au Liban depuis quatre décennies. 

Le cérémonial est un acte de rupture anthropologique, visant à arracher le Hezb et ses partisans du temps historique pour les installer définitivement dans un ordre hors-monde, où seul prévaut le Malakût, « ce temps entre les temps » valhallesque où évoluent les prophètes et les martyrs. Et le « temps politique » est immanquablement réduit à ce « temps gnostique » – comme si le Parti évoluait, comme le chat de Schrödinger, entre deux réalités à la foi, l’une, intangible, inféodée à l’autre, matérielle. 

Dès lors la question qui demeure, lancinante, angoissante, terrifiante, est la suivante : est-il possible de coexister avec une dynamique « politique » qui opère dans un univers parallèle et vise à redéfinir la réalité elle-même ?

La réponse est « non ». 

Et la solution n’est pas le divorce, mais la reconquête totale, incontournable, implacable de l’État.

*Le 27 septembre 2010, je publiais un article sous le titre : « Apaiser Malakût », dans lequel je procédais à une analyse anthropologique du rejet par le Parti du TSL sous l’angle de sa remise en question du temps réel et historique. Je reviens à la charge aujourd’hui avec les funérailles du « leader historique » du projet iranien au Liban. Cette analyse repose sur des ouvrages écrit par des spécialistes du chiisme, pour la plupart iraniens. Ce n’est pas le fruit de mon imagination ou d’une quelconque haine primaire essentialiste. 


En savoir plus sur Beirut Unbound

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.


Laisser un commentaire