Des fragments ne font pas un État

Michel HAJJI GEORGIOU

25/02/2025

L’art du siège, c’est de ne jamais prendre une ville en l’attaquant de front. Pour la conquérir, il faut l’asphyxier ; à défaut de détruire ses murailles, couper ses routes et en étrangler ses points d’accès ; au lieu de terrasser ses habitants, les forcer à faire le choix impossible entre la reddition et la famine – les pousser à livrer eux-mêmes les clefs de la ville…

Le Liban est un pays en état de siège permanent. Son aéroport, unique portail aérien d’un État quasi-amputé de ses frontières terrestres, est un verrou stratégique qui doit être investi à tout prix pour tout ce qu’il représente. Aussi la route qui y mène n’est-elle pas un axe routier comme les autres, mais une ligne de front invisible ; ni une bataille à proprement parler – mais une sorte de main resserrée sur la gorge de l’État, pour rappeler qu’ici, l’autorité publique n’est que poudre de perlimpinpin.

Face à cette réalité, une idée ressurgit comme un tic nerveux ou une maladie chronique : déplacer le trafic aérien vers un aéroport secondaire, dans le Akkar ou Batroun, par exemple, loin des zones de contrôle du Hezb. Une solution qui se veut pragmatique, certes, mais qui, sous couvert de réalisme, entérine en fait un processus de fragmentation géographique. Car le problème n’est pas la route de l’aéroport : c’est le renoncement à la continuité territoriale comme principe cardinal de l’État.

Or il est nécessaire de comprendre la logique qui se cache derrière la stratégie du Hezb. Il ne s’agit pas d’interdire l’accès à l’aéroport de Beyrouth stricto sensu, mais d’en faire un point de crispation permanent, un nœud de tension où il peut, à tout moment, imposer un rapport de force. Ce n’est pas un verrou qu’il ferme, mais un passage qu’il conditionne.  La teneur du message est sans cesse la suivante : « Ce territoire ne vous appartient plus entièrement. Vous êtes ici sous condition. Vous êtes vulnérables et à notre merci. » 

C’est ainsi que l’État se délite. Il n’a même pas besoin de chuter : il pourrit de l’intérieur. Si, dans une guerre conventionnelle, l’objectif est de diviser pour mieux régner ; dans une guerre asymétrique, l’adversaire ne doit-il pas s’effondrer lui-même du fait de ses propres fractures et divisions ? 

Le piège du repli 

Et si, demain, le trafic était redirigé vers Koleyate, Hamat, Halat… ? Le problème cesserait-il d’exister ? 

Le Hezb y gagnerait, en tout cas, l’officialisation d’une partition tacite, où chaque région du Liban finirait par gérer ses infrastructures comme un fief autonome. Un groupe insurrectionnel ne peut prospérer qu’en rendant un territoire illisible et ingouvernable pour l’autorité centrale. Or c’est exactement ce que fait le Hezb avec Beyrouth : maintenir l’hôte en vie, mais sous contrôle. La stratégie du parasite. 

Aujourd’hui, l’aéroport. Demain, le port. Puis, les couloirs énergétiques, les routes stratégiques, les axes de communication… Jusqu’à ce que chaque carrefour du pays devienne un poste de contrôle ; chaque route, une barricade-frontière ; chaque région, un camp retranché livré à ses propres lois… 

Et c’est ici que le piège se referme. Face aux blocages sporadiques de la route de l’aéroport, certains, en réaction instinctive, prônent le repli sur soi. Pourquoi s’acharner à défendre un axe vulnérable, disent-ils, alors qu’il suffirait de transférer l’infrastructure ailleurs, sur un territoire « sûr » – de contourner la question ? 

Le raisonnement peut paraître logique. Mais il est suicidaire.

D’abord, parce qu’il valide la stratégie du Hezb. Ensuite, parce qu’il génère un basculement silencieux du Grand Liban vers un modèle où chaque groupe gère ses infrastructures comme un canton. 

L’idée d’une décentralisation du trafic aérien (entre autres) n’est pas en soi un tabou. Une gestion régionaliste ou fédéraliste du pays non plus. Mais là n’est pas la question. Il ne s’agit pas d’un rééquilibrage territorial, mais d’une reddition sous contrainte devant une milice statophage.

Quand le sage montre la lune… 

Encore une fois, le problème fondamental avec le Hezb ne porte pas sur une répartition des infrastructures, mais sur l’absence de souveraineté. Un État ne peut discuter d’un modèle de gestion plus équilibré du territoire qu’une fois qu’il a rétabli son autorité et fortifié son centre. Pas avant. Ce n’est pas qu’un non-sens ; c’est une aberration. Un peu comme l’imbécile quand le sage montre la lune… 

L’État moderne ne peut exister sans une maîtrise effective de son espace. À force de morceler son territoire, un État devient ainsi une fiction administrative. Il cesse d’être une souveraineté et devient une mosaïque de forces centrifuges, un vestige de l’histoire plutôt qu’un acteur du présent. 

Perdre Beyrouth, c’est perdre l’État, et laisser le Hezb en faire un territoire sous contrôle indirect, c’est entériner la fin du Liban en tant que projet de souveraineté. 

Un État ne peut pas se construire sur des concessions territoriales déguisées en solutions techniques. Et, une fois pour toutes : le pouvoir régalien de l’État ne peut être segmenté selon les inquiétudes et les angoisses des agrégats qui le constituent en dépit du bon sens politique. Il y a un moment où la nostalgie du mythe originel, la lubie d’en retourner tantôt au projet d’une Montagne rebelle et autonome ou, plus loin encore, aux Cités-États phéniciennes opulentes et indépendantes, doit prendre fin. Réécrire l’Histoire à rebours constitue un exercice fantasmatique sans doute profondément satisfaisant… mais, dans les faits, il s’agit de la meilleure formule pour finir au musée des illusions perdues. Le monde, lui, continuera d’avancer inéluctablement, indifférent aux flux intermittents de cloisonnements géographiques et identitaires… 

Un  « style de civilisation » à protéger  

L’histoire du pays du Cèdre  est ponctuée de tensions entre ceux qui veulent le lier et ceux qui veulent le délier ; ceux qui croient en sa continuité et ceux qui, sous prétexte de sécurité, précipitent in fine son éclatement. Ce n’est pas pour rien que la guerre civile a commencé par détruire ce qui réunissait les Libanais : le centre-ville de la capitale. Ce n’est pas un hasard non plus si, systématiquement, les occupations respectives ont éliminé les hommes politiques qui incarnaient l’esprit – l’idée-force d’un Liban uni. La liberté et l’unité ont toujours été les deux colonnes à abattre pour que le temple libanais implose.

Plus que jamais, deux ou des fragmentations ne font pas un État. 

René Maheu observait en 1975 que le Liban avait réussi à produire un « style de civilisation » fondé sur le dialogue et le vivre-ensemble ; une société qui, malgré ses inégalités, restait « la moins inhumaine du monde », disait Georges Naccache. Et c’est précisément cela qui est aujourd’hui, plus que jamais, en jeu. Pas un simple aéroport, un axe routier, une zone urbaine… mais l’idée même que le Liban puisse exister comme un tout, et non comme une somme d’îlots disjoints et promis aux oubliettes. 

Et puis il y a, de l’autre bord, ce constat terrifiant, sans appel de Lévi-Strauss : « Les civilisations s’éteignent non parce qu’elles sont vaincues, mais parce qu’elles s’effacent en renonçant à elles-mêmes ». Le néant n’est pas une fatalité. C’est une volonté, un choix.

Alors, tout faire pour détromper Lévi-Strauss.


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