Michel HAJJI GEORGIOU
27/02/2025
Comment résumer une carrière comme celle de Gene Hackman, lui qui fut l’un des comédiens les plus fascinants du XXe siècle, un titan sans apparat, dont la seule présence était à même de charger l’atmosphère d’un malaise presque bienvenu ? Comment cerner celui dont les silences assourdissants, la brutalité rêche, la douceur brusque, imprévisible, voire même involontaire, remplissait à elle seule l’écran ?
Hackman, c’était toujours la demi-mesure, le grain rugueux d’une voix fatiguée, les éclats maîtrisés, les demi-tons. Il n’avait pas la prestance des héros classiques ni la flamboyance des antihéros flambards. Son physique, compact, voûté par une gravité intérieure plus que par l’âge, le confinait aux rôles de durs. Il en avait l’allure, le regard exsangue, cette façon de se mouvoir, comme lesté par un poids invisible. Celle d’un boxeur trop usé d’avoir voulu trop sentir la vie. Il incarnait la force, mais une force qui semblait contenir sa propre fracture, laissant toujours filtrer une infime lueur de vulnérabilité à travers ses anfractuosités, ses fêlures.
Le « doux-dur » dans toute sa splendeur.
Le prototype du cynique lui allait comme un gant, qu’il fût du bon ou du mauvais côté de la loi. Mais il en épousait toutes les déclinaisons, évitant toujours l’unidimensionnel.
Quand il endossait ainsi l’uniforme du justicier, c’était sans illusion, à la manière d’un Robert Mitchum qui aurait trop vieilli trop tôt.
Popeye Doyle, dans French Connection (William Friedkin, 1971) , qui lui vaut son premier Oscar, est l’archétype du flic désabusé, dont le réalisme âpre écrase les derniers vestiges d’héroïsme. Cet archétype du héros dur à cuir, dont son idole, James Cagney, était devenu le modèle au cinéma, Hackman en sondera toutes les déclinaisons possibles, que ce soit dans Prime Cut (1972), The Poseidon Adventure (1972), Night Moves (1975), ou Mississippi Burning (1988), pour ne citer que les plus réussis, donnant à la justice un visage âpre, à peine plus lumineux que les ténèbres qu’elle combat. Ce ne sera d’ailleurs pas un hasard si dans la deuxième moitié de sa carrière, il incarnera surtout ce prototype de rôle, dans des westerns, des films de guerre ou des thrillers.
Mais Hackman excellait tout autant dans l’immoralité, faisant de la turpitude une partition à plusieurs voix. Peu d’acteurs savaient, comme lui, incarner le mal sans pour autant tomber dans l’épaisseur caricaturale. Dans ce registre, le Little Bill Daggett de Unforgiven (1992) lui vaut son second Oscar et représente un sommet d’ambiguïté : un shérif devenu bourreau, brutal, sadique, mais qui ne s’abandonne jamais tout à fait à la monstruosité, comme si quelque chose, au fond, s’y refusait encore.
Mais il pouvait aussi rire de cette noirceur, la parodier, la transformer en farce grinçante. Lex Luthor, dans Superman, n’était pas qu’un vilain de comic-book : il annonçait, bien avant l’heure, les figures mégalomanes et grotesques du capitalisme scientiste moderne, un Elon Musk avant Elon Musk – l’humour en plus. Moins connu est d’ailleurs l’apport du « doux-dur » hackmanien à la comédie, dont les deux pics s’appellent Young Frankenstein (1974) et The Royal Tenenbaums (2001).
Cependant, la vraie grandeur de Hackman, son invisible majesté, résidait ailleurs. Dans ces rôles où il n’a plus besoin de s’appuyer seulement sur sa dureté, où la carapace s’effrite jusqu’à laisser apparaître une fragilité presque douloureuse. I Never Sang for My Father, face à un Melvyn Douglas crépusculaire, lui vaut sa première nomination aux Oscars et lui permet d’explorer ce territoire où il excelle : celui des hommes qui n’osent pas dire, des fils murés dans un silence pétri de regrets. Le poignant Scarecrow de Jerry Schatzberg (1973), avec un Al Pacino au meilleur de sa forme, est un autre exemple de cet exercice.
Mais c’est dans The Conversation que se cache le sommet de l’art de Gene Hackman. Du temps où Coppola était encore Coppola, Hackman n’a même plus besoin de composer : il est ce personnage, cet homme enfermé dans sa paranoïa, qui s’efface presque derrière l’écran, qui se dilue dans un monde où la frontière entre l’intime et le danger s’est effondrée. Il n’est plus rugueux ici, ni même doux, il est juste là, spectre minimaliste d’un monde où l’on ne sait plus qui écoute qui. Il devient une ombre, une silhouette camusienne hantée par sa propre obsession.
Avec Gene Hackman disparaît plus qu’un acteur : c’est un certain cinéma qui s’efface, celui où la performance ne se mesurait pas encore aux artifices numériques, où les visages nus portaient à eux seuls le poids d’un récit.
Il nous reste bien Robert Duvall, Michael Caine, Robert Redford, Clint Eastwood, Christopher Walken, Harvey Keitel, Robert De Niro, Al Pacino, Dustin Hoffman… et surtout Jack Nicholson.
Mais cette époque, avec ses émotions crues, ce souffle de vie authentique, combiné à ce stream of consciousness distinctif de toute une génération – même si Hackman, lui, n’en avait guère besoin, sa présence remplissait l’écran sans efforts – s’éloigne irrévocablement. Le temps où les films reposaient sur la chair et le génie naturel des acteurs commence à nous manquer.
Cruellement.
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