Adieu l’Amérique ! 

Michel HAJJI GEORGIOU

28/02/2025

Faut-il se féliciter que Donald Trump n’ait pas été président en 1939 ? Sans doute. Avec sa conception du monde réduite à des transactions et des calculs de rentabilité immédiate, il aurait probablement conseillé à Churchill de négocier avec Hitler au nom du pragmatisme, ou reproché à la Pologne d’avoir été « ingrate » envers le IIIe Reich. 

La lâcheté déguisée en réalisme ? Il n’y a là rien de bien nouveau. L’histoire est riche en entourloupettes sournoises revêtues des oripeaux de la realpolitik et des chimères sordides d’une paix de pacotille. Le Liban le sait bien – lui dont les divers protagonistes ont si souvent abusé de la réthorique de la soumission au nom d’une sécurité toujours synonyme de servitude. 

Chamberlain ? Pétain ? Staline ? Quiesling ? Heydrich ? Nixon et Kissinger ? Munich 1938 ? La pacte germano-soviétique et la Pologne 1939 ? Taïwan 1972 ? Saïgon 1975 ? Afghanistan 2021 ? 

Les exemples sont innombrables. 

L’on savait de son premier mandat que l’homme qui est de retour à la Maison-Blanche n’a pas de principes. Qu’il a donné un nouvel élan yankee au populisme, une caricature que même le génie de Frank Capra – c’est dire – aurait eu du mal à imaginer. Que la politique, pour lui, n’est rien de plus que l’art du highest bidding, un peu comme si le Gordon Gekko de Wall Street fusionnait avec le Willie Stark de All the King’s Men, le tout mâtiné du Howard Beale de Network

Mais la question ukrainienne n’est pas plus une question de business trading qu’un sitcom télévisé. Il en va de l’avenir de l’Europe – et du monde. 

Ce qui s’est joué à la Maison-Blanche entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky n’est pas un incident diplomatique de parcours. C’est un choix délibéré. Pire : une séquence d’effondrement, un point de rupture qui révèle l’ampleur du déclin occidental. 

Trump, fidèle à lui-même, n’a pas fait de détours inutiles : il a reproché à l’Ukraine d’être trop exigeante, de ne pas vouloir « la paix » – une paix qui, dans son esprit, suppose sans doute quelques ajustements cartographiques au profit de Moscou. Les Sudètes II, en somme. Le message envoyé à Poutine est clair comme de l’eau de roche : « Continuez, la voie est libre.»

Trump n’a rien inventé. Il ne fait qu’accélérer une tendance qui précède son retour au pouvoir : un Occident en perte de substance, incapable d’assumer son propre récit, sa propre vision de ce qu’il symbolique – un monde en pleine fatigue existentielle.

Depuis 1945, les États-Unis ont tenu la barre, imposé un ordre, certes imparfait et souvent cynique, mais structurant. Aujourd’hui, cette colonne vertébrale se brise sous le poids du populisme et du désengagement. L’Ukraine n’est qu’un révélateur brutal de cette tendance. La réplique exacte de ce que Kissinger appelait « la tentation du désengagement » face à l’Europe dans les années 1970.

Seulement voilà : ce que l’Occident abandonne, d’autres s’en emparent. Trump veut la paix ? Soit. Mais la paix n’existe pas dans le vide. Il y a toujours quelqu’un pour en dicter les conditions. Et à ce jeu-là, Vladimir Poutine est un maître – qui se frotte les mains de ce qu’il a réussi à la Maison-Blanche en montrant pattes-blanches. Un bon judoka comme lui est suffisamment fin pour comprendre qu’il l’emportera s’il sait exploiter les faiblesses de ses adversaires. Et, pour le coup, « l’adversaire » lui a offert une victoire d’office.  

Ce basculement stratégique américain offre à la Russie une fenêtre d’opportunité dangereuse. Si Washington se retire du soutien à Kiev, alors Moscou peut intensifier son offensive, convaincue que l’Ukraine finira par s’effondrer sous le poids de l’indifférence occidentale.

Sauf que l’enjeu dépasse largement l’Ukraine. Si Poutine obtient gain de cause, où s’arrêtera-t-il ? Les pays baltes, la Pologne, voire la Finlande, sont-ils à l’abri d’une extension du conflit ? Trump, en minant la crédibilité de l’engagement américain, affaiblit non seulement l’Ukraine – mais toute l’Europe. Ce qui est pire, c’est qu’il le sait. Et il semble s’en moquer royalement. Pire, s’en féliciter presque. 

Et si l’Europe n’est pas prête à affronter seule cette menace, alors l’issue est claire : un affrontement majeur inéluctable, une guerre totale que personne n’aura su prévenir.

Le plus effrayant dans cette situation, ce n’est pas l’agression russe elle-même, mais le fait qu’elle se déroule sans opposition structurée. Que les démocraties, au lieu de réagir, entrent dans un état de stupeur stratégique, comme tétanisées par leur propre impuissance. Le temps des dictatures, interminable, n’est pas celui des démocraties, préoccupées chaque quelque temps par le verdict des urnes. 

Ce naufrage n’aurait pas surpris De Gaulle. Dès les années 1960, il avait compris que l’Europe ne pouvait pas reposer éternellement sur la garantie américaine. Il s’en méfiait, non par anti-américanisme, mais par lucidité historique : une grande puissance n’a pas d’amis, seulement des intérêts. Trump l’a dit franchement, durant sa rencontre orageuse avec Zelensky : « Je suis un homme d’affaires »… 

L’OTAN, que le Général décrivait comme une structure sous tutelle américaine, repose sur un postulat que les événements actuels réduisent à néant : celui d’une solidarité indéfectible…

Aujourd’hui, cette solidarité est soumise aux caprices d’un homme qui oscille entre admiration pour Poutine et mépris pour ses alliés.

Que reste-t-il à l’Europe ? L’alternative est simple : se réveiller, ou mourir inexorablement.

Trump joue en effet son jeu, mais l’Europe, elle, n’a plus d’excuse. Si l’abandon américain n’est pas une surprise, il devrait toutefois constituer un signal d’alarme.

L’Europe est-elle prête à assumer une autonomie stratégique réelle, non plus comme un slogan, mais comme une nécessité vitale ? À cesser d’être un appendice géopolitique des États-Unis et de comprendre que son destin ne peut plus dépendre d’un président américain lunatique et imprévisible ? À se donner les moyens militaires, diplomatiques et économiques d’exister en tant que puissance ?

L’Europe est-elle capable de se penser différemment et de se réinventer comme une puissance souveraine, et non comme un conglomérat de nations trop fatiguées pour assumer leur propre destin ? 

Est-elle prête à se penser hors des États-Unis, sans être hors du monde et sombrer sous les coups de l’armada de ses talons d’Achille, ses partis d’extrême-droite, appuyés non plus seulement par le nouveau Tsar du Kremlin, mais aussi désormais par le nouveau Lex Luthor du président américain, Elon Musk ? 

Trump vient d’asséner au monde une vérité brutale qui n’était plus qu’un secret de polichinelle depuis belle lurette : l’Occident n’existe plus que par intermittence. La Syrie, Gaza, entre autres, l’Irak bien avant, nous l’avaient déjà fait comprendre. L’Occident ne se souvient plus de lui-même que quand il y est contraint, et s’efface quand l’effort s’avère insurmontable… ou trop coûteux – et peu rentable. 

Mais alors, que reste-t-il ?

Il reste la possibilité de refuser les règles du jeu tronqué – de ne pas plier et se soumettre, quelles qu’en soient les conséquences. Et c’est ce qu’a fait Zelensky du coeur même de la nouvelle Rome… une Rome qui a finalement décidé qu’Odoacre n’est pas un si mauvais bougre et que le legs de Romulus-Augustule ne vaut plus la peine d’être honoré et défendu. 

Il reste aussi cette phrase attribuée à Edmund Burke, que Samir Frangié aimait rappeler :  « La seule chose qui permet au mal de triompher, c’est l’inaction des gens de bien. » 

Il reste enfin Hölderlin encore et toujours, pour nous rappeler que, même face à l’Apocalypse, tout n’est jamais totalement perdu. 

« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. »


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