Michel HAJJI GEORGIOU
01/03/2025
Faut-il sans cesse le rappeler ?
Chaque fois que les chrétiens du Liban ont cherché à s’enfermer derrière des murs, chaque fois qu’ils ont vu leur identité comme une forteresse à défendre plutôt que comme un pont à bâtir, ils ont perdu.
Par contre, chaque fois qu’ils ont assumé leur part dans un projet plus large, ils ont pesé bien au-delà de leur nombre.
Cette leçon évidente, certains prennent un plaisir malin, presque masochiste, à la remettre en question à chaque étape ; à plus forte raison en ce moment, où la nostalgie pathologique des origines pures s’étend sur l’ensemble du monde comme, du reste, l’ombre… de Moscou.
C’est ainsi à Budapest, l’un des jardins européens préférés de Vladimir Poutine, que des formations et personnalités chrétiennes libanaises ont décidé de dialoguer ensemble. Pas à Genève, Paris, Berlin, Bruxelles… Pas même à Rome. Et pas à Beyrouth !
C’est à croire que la Hongrie – et, derrière, la Russie – est devenue plus soucieuse du sort des chrétientés orientales que le Vatican.
Entre la croix d’Orban et la croix du Christ, il y a pourtant autant de différence qu’entre l’enfer et le ciel.
Le premier représente un christianisme identitaire, celui du repli sur soi et de la protection illusoire. Un christianisme qui, sous couvert de défendre une présence en danger, se fige dans une vision ethnique et politique du religieux. Un christianisme qui ne se pense plus comme un message universel, mais comme une appartenance close, une frontière face à un monde perçu comme hostile.
Orban et Poutine portent et prônent sans ambages cette vision. L’un en Europe centrale, l’autre dans un empire reconstruit sur le fantasme d’un retour à la grandeur orthodoxe. L’un instrumentalise la foi pour justifier ses politiques de rejet, l’autre s’en sert pour masquer un projet expansionniste. Tous deux s’accordent sur l’essentiel : faire du christianisme un outil de séparation et non de lien.
Aux antipodes de cette vision du monde qui cherche à diviser – celle de la Place Rouge – il y a celle qui aspire à réunir, portée par un homme en blanc.
Depuis son élection, le pape François n’a cessé de rappeler que le christianisme ne peut être une citadelle fermée. Il n’a cessé d’aller là où l’on ne l’attendait pas : Abu Dhabi, Najaf, Lesbos… Il n’a cessé de dialoguer, non par naïveté, mais parce que l’identité chrétienne ne se protège pas en s’isolant, mais en s’inscrivant dans un rapport au monde.
Son cheminement s’inscrit dans une tradition bien plus large, celle que les chrétiens du Liban ont toujours portée lorsqu’ils étaient à la hauteur de leur rôle. Celle d’un christianisme qui n’est pas un refuge, mais une présence active.
Lorsque le patriarche Nasrallah Sfeir portait, contre vents et marées, le combat pour la souveraineté du Liban, c’est bien cette vision qu’il défendait : le pluralisme comme garant de la liberté. Lorsqu’en septembre 2000, l’Assemblée des évêques maronites brisait le silence sur l’occupation syrienne, elle ne parlait pas au nom d’une minorité cherchant un protecteur, mais au nom d’un peuple voulant retrouver son indépendance.
Sfeir l’avait clairement dit à l’Université Saint-Joseph, à l’époque, citant de Gaulle : « Nous voulons des alliés, pas des maîtres. »
On ne peut pas se revendiquer du patriarche Sfeir tout en rejetant la partie de son héritage fondée sur la promotion de la culture du lien, la réconciliation et la convivance.
Depuis la Nahda, la pensée chrétienne libanaise n’a jamais été celle du repli sur soi, mais celle du lien. C’est par ce choix du vivre-ensemble qu’elle a contribué à faire de Beyrouth la place publique du monde arabe. C’est ce choix, en particulier, celui de l’identité complexe, pas d’une quelconque identité « délavée », qui a fait de la présence chrétienne une force bien au-delà de son poids démographique.
Alors que diable sont-ils allés faire à Budapest ?
Le christianisme qu’Orban et Poutine proposent aux chrétiens d’Orient n’est pas celui de Nasrallah Sfeir, ni celui du Synode pour le Liban, ni même celui de la Nahda. Il est une impasse, une répétition de toutes les erreurs passées, celles qui ont toujours fini par fragiliser la présence chrétienne plus qu’elles ne l’ont protégée.
L’avenir des chrétiens du Liban ne se trouve ni à Budapest ni à Moscou, mais dans leur capacité à renouer avec leur propre histoire, avec leur propre vocation, avec les différentes composantes de la société libanaise, dans le cadre du projet de l’État.
L’alternative à ce choix de vie, c’est la régression jusqu’à l’insignifiance. Jusqu’à la disparition.
L’Alliance des minorités n’existe plus : en Syrie, elle a pris un one-way ticket pour Moscou ; au Liban, elle a été atomisée dans les sous-sols de la banlieue sud ; elle chancelle même désormais à Téhéran.
Le comble serait qu’elle perdure symboliquement en tant que trouble obsessionnel compulsif à Beyrouth.
En savoir plus sur Beirut Unbound
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
