Michel HAJJI GEORGIOU
04/03/2025

Le rejet par Benjamin Netanyahu du plan égyptien pour Gaza est loin d’être une surprise. La manœuvre s’inscrit en effet dans une logique stratégique qui dépasse de loin l’immédiateté du conflit en cours.
Depuis des décennies, Netanyahu et son camp ne conçoivent leur rapport aux Palestiniens qu’à travers la force, la domination et la négation de leur souveraineté politique.
Ce refus confirme ainsi une fois de plus que Netanyahu n’a jamais voulu de paix fondée sur la reconnaissance mutuelle et encore moins d’une solution à deux États.
Chaque tentative de règlement politique dans la perspective d’Oslo a en effet été méthodiquement torpillée dès lors qu’elle impliquait un engagement ferme en faveur d’un État palestinien. L’offre historique du sommet de Beyrouth en 2002 – la paix totale et la reconnaissance d’Israël en échange du retrait des territoires occupés – aurait pu redéfinir les équilibres régionaux. Netanyahu a préféré étendre les colonies, renforcer l’occupation et enfermer la Palestine dans un cycle de morcellement territorial et de répression… et laisser le Hamas proliférer…
Le voilà qui enterre à présent toute possibilité de reconstruction de Gaza, non pas par une crainte existentielle, mais par un calcul politique cynique : Gaza doit rester un champ de ruines, car son redressement signifierait que la Palestine continue d’exister en tant que projet politique.
Ce rejet s’inscrit aussi dans la vision du monde de Donald Trump – et pas que sur son fantasme de Riviera du Proche-Orient à Gaza. Ce dernier impose aujourd’hui à l’Ukraine une « paix » sur le modèle de ce que Netanyahu exige des Palestiniens : une reddition inconditionnelle, une phagocytose consentie dissimulée sous les oripeaux du compromis diplomatique.
Comme pour Volodymyr Zelensky, à qui Trump demande de céder des territoires conquis par l’envahisseur russe en échange d’une paix illusoire, Netanyahu exige des Palestiniens qu’ils renoncent à toute capacité de résistance, qu’ils acceptent un Gaza désarmé et administré sous tutelle, sans garanties réelles de souveraineté – ainsi qu’une déportation en masse sans aucune garantie de retour.
Dans les deux cas, il ne s’agit pas de négocier, mais d’imposer une capitulation définitive, vidée de toute substance politique.
La passivité complice de l’Union européenne est tout aussi édifiante. Depuis des décennies, Bruxelles récite le mantra du « droit international » et de la « solution à deux États » sans jamais agir concrètement pour empêcher son démantèlement, laissant ainsi Netanyahu imposer une paix de cendre, où l’étranglement remplace la négociation.
Le plan arabe pour Gaza repose pourtant sur une logique pragmatique : reconstruire l’enclave tout en évitant une reprise directe du pouvoir par le Hamas, ce qui aurait pour effet de pérenniser le statu quo conflictuel.
Il cherche aussi à replacer l’Autorité palestinienne au centre du jeu, afin de redonner du crédit à une solution politique qui a été méthodiquement affaiblie, tant par l’intransigeance israélienne que par la montée en puissance des factions islamistes soutenues par l’Iran.
Mais ce plan repose sur une hypothèse fragile : la bonne foi des acteurs. Or, c’est précisément là que réside son écueil majeur.
Netanyahu ne peut pas l’accepter, car le retour progressif d’une gouvernance palestinienne sur Gaza signifierait la relance du processus politique vers une solution à deux États, qu’il s’évertue à enterrer depuis des décennies. Il préfère donc perpétuer la destruction, y compris en Cisjordanie, afin de bloquer toute alternative et maintenir un statu quo où la guerre reste son principal instrument de pouvoir.
Le rejet du plan arabe est aussi une victoire indirecte pour l’Iran et, avec lui, pour la branche palestinienne de son axe régional : le Hamas. En bloquant toute perspective d’une reconstruction sous l’égide de l’Autorité palestinienne et du Fatah, Netanyahu offre à l’Iran, paradoxe à part, un Hamas en haillons, certes, mais néanmoins renforcé par l’intransigeance israélienne et une Autorité palestinienne décrédibilisée.
Du reste, l’ennemi réel de Netanyahu n’a jamais été le Hamas. Il l’a combattu militairement, certes, mais l’a aussi constamment utilisé politiquement pour saboter toute alternative viable à la solution des deux États. Il vient même de lui offrir une démonstration de force, une pseudo « victoire divine » avec l’échange des otages… Il veut un Hamas déplumé, mais capable à chaque fois de se renflouer suffisamment pour prolonger indéfiniment le combat.
L’obsession du Premier ministre israélien a toujours été d’empêcher l’émergence d’un État palestinien sunnite stable et reconnu, qui représenterait une menace diplomatique bien plus sérieuse qu’un groupe islamiste cantonné à Gaza – lequel doit d’ailleurs lui-même sa survie militaire à l’échec du projet de l’État palestinien, d’où sa guerre fratricide perpétuelle contre le Fateh.
La menace d’un État sunnite frontalier et imprédictible explique par ailleurs son aversion manifeste du régime Netanyahu pour Ahmad el-Chareh. Le régime alaouite d’Assad était, lui, un allié tacite bien docile, qui comprenait bien les règles de survie régionale sous le parapluie de « l’ennemi » israélien… Encore la fameuse alliance des minorités…
Partant, le rejet du plan arabe s’inscrit, on ne le répètera jamais assez, dans une mécanique où Netanyahu et l’Iran jouent en miroir : l’un torpille toute solution politique viable, l’autre capitalise sur la montée aux extrêmes.
Et Netanyahu ne se contente plus de repousser la paix. Il affirme désormais qu’Israël est prêt à faire la guerre sur « sept fronts simultanés ». Cette rhétorique n’est pas seulement une fuite en avant, c’est une déclaration de principe, selon laquelle la guerre n’est plus seulement un instrument, mais… un mode de gouvernance !
Or à force de provoquer des crises pour se maintenir au pouvoir, engrenage fatal, il finira peut-être, in fine, par en déclencher une qui le dépassera. Le problème ne réside pas seulement dans la politique israélienne, mais dans l’homme lui-même.
Pour rester aux commandes, Netanyahu pourrait bien être tenté de déclencher l’Armageddon. Non par fanatisme religieux millénariste, ou même par volonté idéologique expansionniste – mais par pur cynisme. Parce que le chaos est son dernier refuge, et qu’il sait que, sans guerre, sans « sharonitisme » permanent, son avenir « politique » est, tout simplement, réduit à néant.
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