Michel HAJJI GEORGIOU
08/03/2025
Si les victimes innocentes des carnages de Hama et Homs 1982 ou de la Ghouta 2013 pouvaient s’adresser à celles des pogroms de Lattaquié, Tartous et Banias 2025, que leurs diraient-elles ?
S’excuseraient-elles du fait que leurs cris et leurs souffrances n’aient pu enfanter rien d’autre que davantage de cris et de souffrances ? Que la mémoire fragmentée ne produit, in fine, qu’une relativisation, une « autarcie » insulaire de la douleur ? Que la malédiction de la violence, depuis le mythe fondateur de Caïn et Abel, est telle qu’il paraît parfaitement illusoire de vouloir échapper à la damnation de l’humanité ?
Car il y a bien quelque chose d’une mécanique sacrificielle dans l’épuration ethnique menée par les forces du nouveau régime face à la population civile alaouite sur le littoral syrien. Mais même René Girard aurait baissé les bras, effaré, face à ce déferlement de violence. Si le massacre des innocents constitue en général un exutoire purificateur à même de générer une paix durable, il n’est pas sûr que l’immolation actuelle de boucs-émissaires alaouites, servie sur un plateau d’argent au nouveau régime d’Ahmad el-Chareh par l’insurrection armée des derniers agents de Bachar el-Assad, – sans doute à l’instigation de l’Iran – serve ici à fonder un nouvel ordre quelconque.
Il n’y a pas de victimes propitiatoires, ici. Pas plus que de mythes fondateurs. Juste des instants suspendus entre deux massacres, sur un territoire qui, durant un demi-siècle, a été formaté sur le mode exclusif d’une culture de la terreur tribale et concentrationnaire.
Dieu, en Syrie, a été incarcéré et exécuté par le régime Assad. Et ces innocents qu’on égorge aujourd’hui en signe de représailles au nom d’un éventuel retour de Dieu ne sont autres qu’une preuve supplémentaire de l’absence du Démiurge. Son Silence n’en est même que plus retentissant.
Avons-nous seulement jamais quitté les contrées de la tragédie ?
Nous avons voulu croire, l’espace d’un siècle, qu’elle pouvait s’effacer derrière les promesses du droit et du progrès. Mais Nietzsche nous avait pourtant prévenus : il n’y a pas d’histoire linéaire, pas d’évolution vers la paix, pas de dépassement final des instincts. Il n’y a que des cycles, des convulsions, des retours d’un réel que l’on croyait enfoui sous des traités et des constitutions, des constructions morales et intellectuelles à n’en plus finir… le manuel idyllique pour accompagner l’Histoire dans son happy end de conte de fées.
Or l’Esprit ne se manifeste nulle part, pas plus que les lendemains ne chantent.
Le monde, en ce sens, n’est plus seulement désenchanté.
Il est dévasté.
L’Apocalypse, c’est l’absence, le silence de Dieu dans l’Histoire…
Ce silence, c’est le chaos international après une douce utopie née des affres de la première moitié du XXe siècle. L’on voulait prévenir un retour des tortionnaires nazis savourant les symphonies de Schubert comme hors-d’oeuvre avant de se régaler des gémissements de leurs tortionnaires à Auschwitz… mais l’on s’est sans doute mépris sur la capacité de l’anneau de Sauron à attendre, dans l’ombre, le moment opportun pour ressurgir, revitalisé, plus venimeux que jamais. Le XXIe siècle donne raison à Aron : l’illusion du progrès indéfini est le péché des civilisations vieillissantes, qui oublient que le monde ne se gouverne pas par des principes, mais par le cynisme de la force brute et brutale.
Et le retour de la tragédie est partout. L’Europe, qui pensait en avoir fini une fois pour toutes avec ses guerres, est rattrapée par le passé à partir de l’Ukraine. Les États-Unis n’auraient jamais imaginé que l’empire, patiemment construit de Lincoln à Clinton, serait aussi proche de l’implosion.
Le Moyen-Orient, lui, ne déçoit jamais : les victimes d’aujourd’hui y sont immanquablement les bourreaux de demain. Il ne s’agit pas d’une fatalité, mais d’une mécanique sociale qui n’a jamais trouvé d’autre issue que le carnage.
La tragédie y serait presque caricaturale, si elle n’était sans cesse ponctuée de charniers…
Ce que les nouvelles victimes syriennes nous rappellent à présent, c’est que la haine est le moteur de l’Histoire, et que la terreur est le moyen d’en contrôler les rennes.
Je hais, donc je suis.
Je terrorise, donc je demeure.
La malédiction syrienne, Michel Seurat l’avait compris dès les années 1980 : le régime alaouite ne reposait pas sur une structure de pouvoir stable, mais sur une organisation du chaos. Le clan au sommet ne régnait que parce qu’il orchestrait une peur transcendant les clivages politiques. Un pouvoir qui ne massacre pas est un pouvoir qui vacille. Le régime Assad ne tenait pas par la stabilité, mais par la peur. La chute du clan ne pouvait qu’ouvrir un gouffre où chacun tenterait d’imposer sa propre version de la terreur.
Aujourd’hui, les rôles sont inversés, mais le scénario est le même. La mécanique mimétique de la vengeance est bien huilée.
Deviens le monstre que ton ennemi est…
En apparence, Ahmad el-Chareh a pourtant le choix de rompre avec cette culture et de tenter d’imposer autre chose qu’un règne par l’extermination. Il le doit – c’est son serment au peuple syrien qui a souffert le martyre depuis 2011, sinon depuis 1971.
Mais le peut-il vraiment ? Un pays qui ne connaît que la peur et la purge comme mode de gouvernement ne peut être réinventé en un jour. Le nouveau régime s’est retrouvé, avec son avènement, face à une situation inextricable dans une région en ébullition : le territoire est morcelé, et le nouveau pouvoir ne tient qu’à un fil, convoité d’une part par ses voisins et leurs ambitions impérialistes, et confronté de l’autre aux velléités séparatistes de factions communautaires.
Chareh, lui-même produit d’une école de la terreur dont il dit avoir divorcé, a hérité d’un espace territorial, mental, social et politique conçu depuis des décennies pour l’esthétique immonde, maléfique de la cruauté. S’il n’en sort pas, il se condamne à en être le gestionnaire provisoire, en attendant qu’un autre cycle de haine vienne le balayer à son tour.
Ce n’est pas une nécessité ; c’est un devoir.
Le Liban, lui, sait ce qu’il en coûte d’échouer à trancher ces questions.
En 2004, l’Appel de Beyrouth, conçu par Samir Frangié et ses compagnons, portait en lui une vérité, plus que jamais déplaisante dans le monde testostéroné d’aujourd’hui. Le manifeste posait une exigence : celle de sortir du cycle mimétique, de briser la spirale de la violence, de comprendre qu’aucun avenir n’était possible tant que le passé restait un instrument de domination, et de faire le choix historique et stratégique de la réconciliation et de la paix.
« Nous avons tous, à un moment ou à un autre, participé à la guerre. Nous avons tous contribué à faire du Liban un champ de batailles et de haines, un territoire où chaque communauté a cherché dans l’extermination de l’autre sa propre légitimation…. »
Ces mots sont plus que jamais d’actualité, non seulement au Liban, en Syrie ou à Gaza, mais aussi en Europe et aux États-Unis.
En deçà du silence historique de Dieu, reste-t-il encore sur cette planète des hommes à même d’utiliser leur force pour construire un projet de paix ?
Il en va de l’âme de la Syrie, et, plus largement, de l’humanité toute entière.
Il y a dix ans, la bataille pour l’humanité se jouait symboliquement à Alep, écrasée par Assad.
Aujourd’hui, c’est Lattaquié qui est devenue, en quelque sorte, son épicentre.
Et il est grand temps que la voix de Dieu tonne à travers les hommes.
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