Michel HAJJI GEORGIOU
02/04/2025
Pour certains, il n’était qu’Iceman, le pilote polaire, méthodique, sûr de lui, jusqu’à la limite du supportable.
Pour d’autres — mais certainement pas les fans des Doors —, que Jim Morrison, déjanté, halluciné, outrancier, poète acide et psychédélique des late sixties.
Mais il était bien plus que cela.
Val Kilmer, l’un des acteurs les plus doués de sa génération, vient de disparaître. Trop tôt. À 65 ans seulement, des suites d’une longue maladie qui, ironiquement, lui a volé ce qui l’avait fait entrer dans la légende d’Hollywood : sa voix.
Une voix à la fois fragile, tourmentée, parfois nasale, mais chaude, sincère, envoûtante, pénétrante.
Kilmer, aussi génial qu’inconstant, n’était pas qu’une belle gueule de plus d’Hollywood.
Pourtant, avec ses racines cherokees et suédoises, ce séducteur-né aurait pu l’être très facilement.
Mais l’homme était difficile, tatillon, exigeant.
Aussi refusa-t-il, tout au long de sa carrière, des rôles qui auraient pu en faire un sex symbol : le professeur de danse Johnny Castle dans Dirty Dancing d’Emile Ardolino (1987), ou encore, plus tard, les scabreux Indecent Proposal ou Sliver, à titre d’exemple.
Il ne voulait pas être figé dans le prototype de ce qu’il n’était pas dans la vie — un étalon hyper-sexualisé, une sorte de néo-Midnight Cowboy des eighties.
Car Kilmer avait à la fois l’âme d’un cow-boy sauvage et indomptable — il passait la plupart de son temps dans son ranch du Pecos, entouré de bisons et de lacs — et celle d’un poète maudit, magnifique et ravagé par les fêlures.
La brisure était venue trop tôt, sous le signe de la mort de son jeune frère Wesley, dans un accident tragique, et d’une relation complexe avec son père.
Comme tant d’autres, le jeune Kilmer s’était réfugié dans l’art et la beauté pour transcender le néant : le théâtre, la littérature et le cinéma, monde qu’il explore avec sa caméra Super 8.
La poésie aussi. Son sens de la beauté ne le trahira jamais. Ses muses auront ainsi pour nom Michelle Pfeiffer, Joanne Whalley — qui deviendra sa femme — ou encore Daryl Hannah, l’archétype-épitomé de la grâce et de la séduction.
Des ténèbres jaillissent la plus formidable des lumières.
Kilmer devient le plus jeune étudiant jamais accepté à Juilliard, la plus prestigieuse école d’art dramatique.
Il adore Shakespeare, Tchekhov. Son talent incroyable, c’est sur scène qu’il le déploie, notamment dans sa prestation de Hamlet.
L’un des premiers rôles qu’il refuse ainsi est celui de l’innocent Ponyboy Curtis, l’enfant-adolescent misérable et rebelle de The Outsiders (1983), qui rêve d’absolu. Prisonnier d’une réalité sordide faite de guerres de gangs, sur fond de lutte des classes, Ponyboy, obsédé par Gone with the Wind de Margaret Mitchell, n’aspire qu’à s’extirper de la fange pour devenir poète et écrivain.
Kilmer n’est, en réalité, qu’un autre Ponyboy.
« Stay gold. »
N’est-ce pas ce que lui rappelle sans cesse l’esprit de son frère ?
Kilmer a cependant une raison honorable et valide de refuser le rôle : il se trouve en tournée avec sa troupe de théâtre. Il ne souhaite pas lui faire faux bond, ni provoquer l’implosion du groupe.
Kilmer aurait pu débuter sa carrière en anti-héros de Coppola.
Au lieu de cela, il devra se contenter, pour ses débuts, de comédies pour ados — quand même devenues cultes au fil du temps (Top Secret, Real Genius…).
The Outsiders, œuvre mineure, déchirante, imparfaite, fascinante, sous-estimée, de Francis Ford Coppola, lance toute une génération d’acteurs — le brat-pack : Matt Dillon, Ralph Macchio, Rob Lowe, Emilio Estevez, Diane Lane, Patrick Swayze… ainsi qu’un certain Tom Cruise…
Ce même Tom Cruise, en passe de devenir le plus grand action hero de sa génération, qu’il retrouve sur le plateau de Top Gun (1986) de Tony Scott.
Bien sûr, Cruise, nouveau jeune premier d’Hollywood, vole la vedette.
Maverick, avec sa fougue et ses Ray-Bans, éclipse quelque peu la figure-némésis, Iceman.
Cruise cabotine, à la grande joie du public.
Kilmer, fidèle à lui-même, offre une prestation ardue, âpre, glaciale, introvertie.
Mais l’aspiration à l’excellence de l’acteur, poussée à l’extrême, n’a pas que du bon.
Il refuse ainsi des rôles de composition qui auraient pu rendre son étoile bien plus scintillante, notamment l’ambivalent Jeffrey Beaumont de David Lynch dans Blue Velvet (1986) — « la première version du script était pornographique et n’avait rien à voir avec le résultat final », dira-t-il plus tard, non sans regrets.
Cela contribuera sans doute à lui forger, au gré de sa carrière, une réputation d’acteur difficile, turbulent, excentrique, au point de basculer, in fine, dans la catégorie des acteurs damnés du label « too hard to work with ».
Mais sa belle gueule, son physique athlétique, prennent le dessus.
C’est ainsi que Hollywood le veut.
En 1988, il campe un autre antihéros, Madmartigan, dans Willow de Ron Howard : un personnage fou, héroïque. Joanne Whalley, sa partenaire, tombe sous le charme. Leur divorce, huit ans plus tard, laissera l’acteur dévasté.
Il la retrouve pourtant l’année suivante, en femme fatale, dans le néo-noir Kill Me Again (1989) — un rôle de composition plus adapté aux talents de Kilmer. Le film repose essentiellement sur la chimie entre les deux acteurs.
La consécration, pour Kilmer, vient en 1991, grâce à Oliver Stone, qui en fait le Jim Morrison de The Doors.
Le monde entier découvre la réincarnation de Morrison.
Même dégaine, même délire, même intonation.
Le mimétisme est total.
Kilmer insiste pour se faire appeler Jim par ses collègues, même en dehors des heures de tournage.
C’est lui qui interprète toutes les chansons qui figurent dans le film.
Bluffant.
Les disciples de Morrison hurlent à l’infamie.
Il n’y a pas de Jim après Jim.
Qu’importe.
Kilmer est Morrison — sublime, outrecuidant, parfois grotesque, hors-de-ce-monde.
Hollywood reconnaît enfin son talent.
Du moins, un certain milieu hollywoodien indépendant.
Il joue le flic tourmenté à la recherche de ses origines indiennes dans le très bon Thunderheart (1992) de Michael Apted, incarne une autre légende du rock, Elvis Presley, pour Tony Scott dans un autre film — tarantinesque — devenu culte, True Romance (1993), ou encore un Doc Holliday à la fois rongé par la maladie, attachant, cynique et flamboyant dans Tombstone (1993) de George Pan Cosmatos.
L’excellent Heat de Michael Mann, enfin, lui ouvre la cour des grands, où il côtoie les plus grands : Robert De Niro et Al Pacino.
La suite est moins glorieuse.
Kilmer cumule les erreurs dans ses choix, comme Batman Forever (1995) ou encore le catastrophique The Island of Dr. Moreau (1996), échec retentissant, personnel et artistique, dont il ne ressortira pas indemne.
The Ghost and the Darkness (1996), The Saint (1997), At First Sight (1999) sont des films décents. Mais qui s’en souvient réellement ?
La solitude de son divorce assassine lentement l’acteur.
Pollock (2000), The Salton Sea (2002), Wonderland (2003) prouvent que son talent est encore intact.
Cependant, sa réputation d’acteur difficile lui colle à la peau, et atteint un pic de non-retour dans Spartan (2004).
Stone lui offre le rôle de Philippe de Macédoine dans Alexander (2004).
Sans doute la seule bonne chose de ce navet — avec Anthony Hopkins, bien sûr.
Kiss Kiss, Bang Bang (2005), avec la sulfureuse Michelle Monaghan, ou Déjà Vu (2006) sont aussi de bons films.
Après cela, Kilmer s’égare dans des rôles insignifiants. Il n’est plus que l’ombre de lui-même.
Il tourne certes avec Coppola, sa fille, ou Terrence Malick, mais dans des films parfaitement oubliables.
Mais il y a une raison valable à son déclin.
En 2015, il annonce ainsi batailler contre un cancer de la gorge depuis plusieurs années. Sa voix est si atteinte qu’il ne peut plus le cacher.
C’est sa foi de Christian Scientist, et sa soif de guérison spirituelle — loin des traitements conventionnels, mais au prix d’une souffrance physique manifeste — qui l’aident à tenir le coup.
Sa voix morrisonienne, l’instrument de son ascension, devenait celui de sa chute…
Kilmer tourne, tourne encore.
C’est sa manière de se battre contre la maladie.
Qu’importe le résultat.
L’orgueil du perfectionniste s’est évanoui.
« Stay Gold », lui murmure le Ponyboy qu’il n’a jamais joué.
C’est animé de ce souffle de vie, qu’il est désormais incapable de matérialiser à travers sa voix, qu’il fait une dernière apparition au cinéma dans le surprenant Top Gun : Maverick (2022). Pour une scène, légendaire : celle des retrouvailles entre Iceman et Maverick.
Cruise, toujours chevaleresque, a insisté pour que Kilmer apparaisse dans le film.
Iceman n’est plus de glace.
Au contraire.
Vulnérable. Touchant. Trop humain.
En dépit du mal qui le dévore, Kilmer garde sa noblesse, son panache.
Sa présence est même rassérénante, paternelle.
Altéré, fragilisé, face à un Tom Cruise toujours aussi fringuant, il est pourtant beau.
Il s’agit d’un adieu avant l’heure.
La scène suivante, celle des funérailles, préfigure l’inévitable.
Val Kilmer, l’écorché-vif, l’antihéros tragique, le talent inouï, la brillance démesurée et géniale dont Hollywood n’a jamais su faire usage, s’en est allé — il faut voir le documentaire qui lui est consacré, Val (2021), pour se rendre compte de l’ampleur de ce gâchis, de cette perte.
Val Kilmer n’est plus.
Rendez-moi mes années 1980, qui s’en vont à pas lents.
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