Michel HAJJI GEORGIOU
11/04/2025
À la mémoire de David Ajaltouny et Alain Khalifé,
Pour Hani Obeid, Carla Doumit, Darine Bejjani, Chadi Naufal, Clara Khoueiry,
En souvenir de Sélim Abou et de son courage,
Par fidélité envers Samir Frangié et ses valeurs,
À la mémoire de Rami Azzam, qui a toujours voulu écrire ces mots,
Pour Nouhad Ajaltouni, sa famille et le petit David, avec amour.
Mardi 11 avril 2000.
Beyrouth est suspendue entre l’hiver et le printemps.
Mais les temps changent.
Lentement, mais assurément.
Une journée comme une autre sur le campus de Mar Roukoz (Aïn Saadé), à l’ESIB.
Les étudiants sont de retour après un long week-end.
Un moment de flottement entre les cours.
Le brouhaha habituel des campus.
Puis, soudain, l’horreur.
9h50, précisément.
Une explosion retentit dans l’une des classes de première année de génie.
Des étudiants tombent.
David Ajaltouny, un jeune homme de 19 ans.
Un autre, Alain Khalifé, grièvement blessé, décède de ses blessures quelques jours plus tard.
Cinq autres sont plus légèrement atteints.
Comment cela est-il possible ?
Qui plus est, dans le sanctuaire de la très méticuleuse Université Saint-Joseph ?
C’est à n’y rien comprendre.
Les agents de l’ordre se déploient sur les lieux.
Une enquête est ouverte, les étudiants interrogés.
C’est une grenade qui a explosé.
Le « coupable » s’appelle David Ajaltouny.
« Il a ramené l’engin avec lui, l’a manipulé comme un jouet, l’a dégoupillé. »
« Il est turbulent, inconscient, criminel. »
« Ce qu’il a fait devrait servir de leçon à tous ces jeunes encore fascinés par une culture de la violence… »
Aucun doute.
Affaire classée.
Ou telle est, en tout cas, l’infâme conclusion d’une enquête factice, bâclée, suspicieuse, menée par l’appareil sécuritaire libano-syrien de l’époque.
Pourtant, les camarades de David disent tous autre chose aux policiers.
La grenade, enveloppée dans du papier cadeau, avait été déposée dans un mug sur un pupitre.
Le matin, les étudiants – David ? – l’avaient trouvée.
Ils avaient pensé à un jouet, une farce.
La grenade paraissait vieille, usagée, inoffensive.
Durant près de deux heures, David Ajaltouny, convaincu, comme nombre de ses camarades, qu’il s’agissait d’une facétie, la manipule, facétieux.
La grenade est ainsi jetée plusieurs fois, vidée de sa poudre… elle n’inspire aucune terreur.
Il ne se passe rien.
Et puis, en quelques secondes, c’est l’enfer.
L’objet explose soudainement entre les mains du jeune homme, le tuant sur le coup.
Là où les agents de l’ordre tentent de faire de David un bouc émissaire, ses camarades de classe le défendent.
Hardi, oui. Intrépide et fougueux, même.
Mais pas dégénéré.
Loin de là.
Ajaltouny n’était pas un personnage de Stephen King, comme ont voulu le dépeindre les services de sécurité.
Pas le Jack Torrance psychopathe de The Shining.
C’était un garçon brillant.
Un génie en herbe.
Hypersensible.
Attachant.
Émouvant.
Un regard pétillant.
Surtout, un jeune homme curieux, qui voulait dévorer la vie à pleines dents.
Qui ne voulait ni mourir ni tuer.
Mais trop curieux, trop bravache, peut-être.
Levée des boucliers contre David dans les médias alimentés par les services de renseignements : « irresponsable ».
Le verdict tombe, implacable.
Les parents sont montrés du doigt.
Le domicile familial perquisitionné.
S’il avait une grenade, c’est sûrement de chez lui qu’il l’a ramenée.
Une collection de guerre, sans doute.
Mais cette piste ne débouche sur rien.
David Ajaltouny n’était pas non plus un étudiant fêlé comme ceux qui, chaque année, tuent leurs camarades par dizaines sur les campus américains.
Pourtant, c’est l’image que le Liban satellite des Assad a donnée de lui, qu’il a ancrée dans l’imaginaire des gens.
La veulerie, la duplicité des responsables politiques va encore plus loin.
L’enquête n’aboutira jamais à la moindre conclusion viable.
Entre Rustom Ghazalé, Jamil Sayyed, Adnane Addoum, Michel Murr et Émile Lahoud, pouvait-il en être autrement ?
En novembre 2001, bien que l’instruction judiciaire ne soit pas formellement terminée, le nouveau ministre de l’Intérieur, Élias Murr, déclare en conférence de presse que, selon les conclusions tirées, David Ajaltouny avait apporté la grenade avec lui sur le campus.
En affirmant cela de manière prématurée, le ministre entérine de fait la thèse de l’accident imputable à la victime, la thèse d’origine, préalable à l’enquête.
Du reste, il se fait le porte-parole de la justice syrienne.
La seule valide.
Le droit selon Ghazalé… l’homme qui tentera de le tuer cinq ans plus tard.
Mais pourquoi donc mener une enquête ?
La justice addoumienne, divinatoire, ne savait-elle pas déjà, à l’époque, et avant même qu’un drame n’ait lieu, que c’était soit « un incident isolé », soit « Israël »… ?
Cette distorsion entre la version officielle du Liban occupé et celle des camarades de David persiste, vingt-cinq ans plus tard.
Peu de personnes se souviennent encore de l’incident, même au plus haut niveau de la classe politique.
Il est vrai que l’année 2000 marque un tournant dans l’histoire du pays.
Le retrait israélien a lieu un mois plus tard, en mai ; évincé du pouvoir par l’avènement d’Émile Lahoud, l’homme-lige d’Assad, et de sa clique de directeurs de services tortionnaires, Rafic Hariri prépare les législatives de l’été 2000 qui le ramènent à la présidence du Conseil ; le patriarche maronite se trouve sur le point d’enfoncer le premier clou dans le cercueil de l’occupation syrienne avec le célèbre communiqué des évêques de septembre 2000.
Avril 2000, c’est l’antichambre du printemps de Beyrouth.
Le Liban est encore entièrement prisonnier.
Or précisément, dans ce Liban-là, ce spectre de Liban, un homme, à l’époque, a décidé de se dresser contre le processus de syrianisation, avant même que le patriarche Sfeir ne se pose en héraut de la deuxième indépendance.
Cet homme n’est pas un homme politique ou un leader spirituel.
C’est un recteur d’université, un père jésuite, mais un homme de convictions, animé des idéaux universels qui agonisent à présent, au XXIe siècle, sous nos yeux.
Un humaniste.
Cet homme, c’est Sélim Abou.
Dans ses discours annuels épiques à l’occasion de la fête patronale de l’université, la Saint Joseph, Sélim Abou déconstruit méthodiquement l’occupation syrienne.
Pas à coups de slogans – mais sans pathos, à l’aide d’une analyse épistémologique de la rhétorique syrienne et de sa vision totalitaire du Liban.
Abou s’aventure, dans ses discours, là où personne – personne – n’ose le suivre.
Le problème syrien avec Abou remonte encore plus loin.
Dès septembre 1997, l’Université Saint-Joseph est devenue le foyer principal du mouvement estudiantin contre l’occupation syrienne – sous l’œil protecteur du recteur de l’université.
Que de fois n’a-t-il pas opposé un refus catégorique aux tentatives des services de renseignements de pénétrer sur les campus…
Pire encore, le père Abou fait partie de ces hommes de l’ombre qui, progressivement, ont déjà commencé, à partir de son établissement, à œuvrer pour l’émergence d’une opposition plurielle, transcommunautaire, à l’occupation syrienne.
Autour du père Abou gravitent Rafic Hariri, Marwan Hamadé, Samir Frangié, Saoud el-Maoula, entre autres.
Et, summum du camouflet au régime Lahoud/Sayyed, le père Abou invite, le 17 mars, Hariri à dialoguer avec les étudiants sur le campus de la rue Huvelin.
Une initiative inédite, grandiose, et un débat-confrontation avec les étudiants des partis chrétiens de l’opposition qui brise tous les tabous.
Hariri, en disgrâce depuis la formation du gouvernement Hoss – premier du mandat Lahoud, formé entre autres par Jamil Sayyed sous le contrôle étroit de Damas – au cœur d’une université chrétienne, en signe de dialogue et d’ouverture, à quelques mois des législatives ?
Inconcevable.
Inadmissible.
Interdit.
Comme le sera, un an plus tard, la réconciliation de la Montagne, à laquelle le régime syrien répondra par les rafles et les matraques de 7 et 9 août 2001.
L’étincelle du printemps est en germe sur le campus de la faculté des sciences sociales, rue Huvelin.
« Incident » à l’ESIB ?
« Inconscient », David Ajaltouny ?
Vraiment ?
Le débat avec Hariri, c’est le 17 février.
L’« explosion » de l’ESIB, c’est le 11 avril.
David Ajaltouny et Alain Khalifé sont morts.
Mais le message piégé est l’œuvre du régime syrien.
Le destinataire, c’est Sélim Abou.
Le père Abou, choqué, saisit naturellement la portée de l’acte.
Il s’agit d’un prélude à ce qui pourrait advenir.
Mais le père Abou n’était pas le genre d’homme à se laisser intimider.
Il ne polémiquera jamais sur « l’incident ».
Il encaissera le coup, mais sans pour autant courber l’échine.
Au contraire.
Sa résistance politique et culturelle contre l’occupation syrienne redoublera d’intensité.
Interrogé par le papa de David, Nouhad, sur les circonstances du drame, le père Abou aura cette réponse digne, responsable, laconique : « Je me dois de protéger l’université. »
À l’auteur de ces lignes, en 2005, il dira, sur le même sujet, avec sa réserve habituelle : « Je pense que c’était un message politique. Mais je n’en ai jamais eu la moindre preuve technique. »
Vingt-cinq ans après le drame de l’ESIB, l’occupation syrienne du Liban n’est plus – même si certains de ses symboles continuent d’opérer en toute liberté.
Certains d’entre eux sont même devenus députés et jouent aux vierges effarouchées et aux pasionarias révolutionnaires.
Il faut dire qu’il y a encore des naïfs pour se laisser berner.
Le régime syrien s’est même effondré à Damas.
Le père Abou nous a quittés.
Mais la loi du silence continue de régner.
Le syndrome de Stockholm opère toujours.
La mémoire des Libanais reste enfouie, refoulée – quand ils ne se sont pas réfugiés dans l’amnésie pour pouvoir survivre.
Seules quelques voix – parmi celles qui se souviennent encore de l’affaire – ont rompu, depuis, le silence.
Un officier présent sur les lieux du crime a ainsi confirmé à l’auteur de ces lignes que l’enquête a été promptement menée, soumise à des pressions politiques, et qu’il y a tout lieu de penser à un message terroriste.
Un autre responsable sécuritaire de l’époque affirme que l’enquête – comme toute enquête à ce moment-là – ne pouvait déboucher sur rien, dans la mesure où le régime syrien avait tout infiltré et faisait ce qu’il voulait.
Un troisième officier, en charge à l’époque, souligne enfin que ce genre de scénario pervers – la grenade piégée trouvée par inadvertance dans une classe – est typiquement le genre de méthode du régime Assad et de ses sbires.
Selon lui, il n’y a pas de doute sur la nature « politique » de l’affaire. Il s’agit d’un message criminel.
Sorties du néant, ces voix rétablissent une certaine vérité.
En l’occurrence, que le 11 avril 2000 est une préfiguration du 14 février 2005.
Un attentat contre Rafic Hariri avant l’heure.
David Ajaltouny et Alain Khalifé sont, en fait, les premiers martyrs du printemps de Beyrouth, quelques mois à peine avant son coup d’envoi.
Les précurseurs oubliés, parce que morts avant même le printemps – comme le petit cheval blanc de Brassens.
Sans l’avoir demandé ou voulu, même.
Sans le savoir.
Ou encore, ils sont annonciateurs du 4 août 2020.
Hariri ? C’était Abou Adass, la théorie du règlement de comptes.
Le port ? Un « feu d’artifice », une histoire de « soudure » qui a mal tourné.
Dans les trois cas – avril 2000, février 2005, août 2020 – et tant d’autres entre eux, les mêmes méthodes :
Mensonges.
Fabrications.
Duplicité.
Calomnies.
Déni du deuil et de la souffrance des proches des victimes.
Impasse de l’enquête.
Impunité.
Oubli.
Amnésie.
Il est temps que cela change en 2025.
Le chef du parti Kataëb, Samy Gemayel, a lancé un appel poignant, rationnel, plein de bon sens, en faveur d’un travail de réconciliation historique afin de jeter des bases saines pour l’avenir du Liban.
Il a tout à fait raison.
Il s’inscrit dans le cadre d’une lignée de personnalités politiques et de la société civile qui ont répété inlassablement la même chose depuis des années – parmi lesquelles Samir Frangié et Samir Kassir.
Mais il faut aller plus loin.
La réconciliation seule ne suffit pas.
Sinon, elle serait synonyme d’un nouveau permis de tuer, une amnistie en or pour les monstres.
La vraie réforme, la mère de toutes, c’est la justice.
Nécessairement rétributive, mais aussi et surtout restaurative.
La seule garantie d’avenir pour le Liban, terrain de toutes les monstruosités depuis des décennies – qui plus est dans une région au pic de son instabilité –, c’est la fin de l’impunité.
Il faut résister à l’amnésie.
Il y a quelques jours, Nouhad Ajaltouny me confiait que, tous les matins, il se réveille en répétant ce mantra : « Chaque jour qui passe me rapproche de toi, mon fils. »
Il est temps que la vérité soit faite sur toutes les victimes « collatérales », ces innocents, comme David et Alain, qui ont été sacrifiés sur l’autel des manipulations sordides d’un système politique et sécuritaire mafieux, arrachés à leurs parents, simplement effacés, anéantis des mémoires.
C’est l’autre nom de la dignité humaine.
La parole, la vérité, est libératrice.
Il est temps que ce ne soit plus seulement Nouhad, mais le Liban tout entier qui regarde David dans les yeux et lui demande pardon.
À la veille du 13 Avril, il est temps de briser le mur du silence pour libérer l’âme des innocents morts, perdus dans les limbes des cœurs tourmentés, blessés des vivants.
Le salut du Liban est à ce prix.
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