Céline Andrea ou le voyage au bout de l’intime

Michel HAJJI GEORGIOU

25/04/2025

Cet article ne ressemble en rien à ce qu’il m’a été donné d’écrire en plus de vingt-cinq ans de carrière. Il relève plus d’un ressenti que d’une étude détachée, d’une analyse à froid. Il est né d’une émotion intense, inédite, sincère, face au corpus artistique singulier d’une artiste bouleversante. Qu’il soit humblement considéré plutôt comme un geste de gratitude – un poème d’amour – à l’adresse d’une femme exceptionnelle que je ne connais pas, mais dont le talent incroyable mérite tous les éloges du monde.

C’est un non-lieu, perdu quelque part entre les rideaux incarnats du Black Lodge et les volutes de fumée du Bang Bang Bar.

Dans une chambre annexe, secrète, bien dissimulée derrière un bar – décor oscillant entre boudoir sobre, maison close de la Belle Époque, bas-fonds ropponjiesques et scène underground berlinoise – une cérémonie secrète, un culte étrange, post-Eyes Wide Shut.

Mais sans masques.

Ici, la mise en scène est viscérale, à nu.

Parmi les grands maîtres, réunis en cercle, l’air solennel, l’on peut reconnaître, au premier rang, Egon Schiele, David Lynch, Patti Smith, David Cronenberg, Nico, Man Ray, Pierre Louÿs, Lars Von Trier, Jean Genet, Leonard Cohen…

Derrière, dans un second cercle à demi noyé dans la pénombre, l’on devine Jim Jarmusch, Ian Curtis, Ingmar Bergman accompagné de Liv Ullmann et Bibi Andersson, Claire Denis, Lou Reed, Cyril Collard, Saul Leiter, Marguerite Duras, Helmut Newton, Nick Cave, Andreï Tarkovsky, Araki Nobuyoshi, Anne Carson, Sally Mann…

Les autres cercles concentriques sont tapis dans l’obscurité – comme des sources d’inspiration vouées à rester indicibles, invisibles.

Au milieu, une prêtresse officie.

Nue.

Impériale.

Une sorte d’Emmanuelle Seigner dépolanskisée, siouxsisée, pjharveyisée, ou de Carole Laure version Generation-X : mutine, rebelle, provocante, ténébreuse, incandescente, libre comme une louve blessée sous la peau d’une vestale.

Elle pourrait être l’Hermine bohémienne, libératrice, du Loup des Steppes, la Marguerite séduisante, sororale, invoquante de Boulgakov, ou un ange damné des Fleurs du Mal revu par Anaïs Nin, Allen Ginsberg et Hubert Selby Jr.

Elle n’est revêtue que de son arme d’élection : l’objectif de son appareil photo.

Ses yeux pétillants, couleur charbon de mine piqué d’éclats de diamants, portent en eux tous les mystères du monde : la promesse discrète d’une naissance, le vertige des beautés imparfaites, l’usure secrète des gestes et des chairs. Ils traquent non ce qui brille, mais ce qui se fissure, ce qui cède, ce qui dévoile, dans la brisure même, son infinie splendeur.

C’est une invitation au voyage – mais un voyage tout au bout de l’intime, là où la beauté se niche au fond de l’abîme, dans le vertige du sublime écorché.

Bienvenue dans l’univers dépareillé, sensuel, charnel, chthonien de Céline Andrea, où la démarche artistique repose sur un triptyque sans compromis : authenticité, intimité, féminité.

L’appel des fêlures

Car le royaume de Céline Andrea est celui du vrai, de la matière, du caché-dévoilé : un territoire sans fard où le regard ne se contente pas d’effleurer. 

Il s’enfonce.

Le cadre au sein duquel la photographe évolue est volontairement dépouillé.

Rien d’autre ne compte que cette parade nuptiale, à la fois élégante et trash, entre la lumière et les corps. Une danse intense, passionnée, tendue comme un tango, torride comme une corrida, dans un huis clos muet entre photographe et modèle, aux confins du désir et de la mort. Sans fioritures, sans parures, sans filtres. Un espace presque sacré où la femme qui s’offre à l’objectif se révèle, dans sa splendeur autant que dans ses fêlures.

Rien, ici, ne vient travestir la nudité du moment.

La lumière éclaire, oui.

Mais au lieu de caresser, elle fouille, entaille, exhume.

Et, derrière cette clarté, un frémissement venu d’un autre monde — une tension souterraine, une vibration d’ombre.

Céline Andrea n’éclaire pas pour flatter. Elle éclaire pour ouvrir. Pas tout à fait comme une boîte à souvenirs, mais comme un appel vibrant à célébrer le vécu — et à en redemander.

Pas d’embellissement pseudo-publicitaire, pas de mensonge numérique. Ici, les histoires ne sont pas menties, comme l’aurait voulu Hemingway.

Le corps est une grotte à explorer, une faille à arpenter, une mémoire oubliée à éveiller.

Ses images sont douces, oui — mais d’une douceur âpre, rauque, comme un murmure remonté du fond d’un puits, une anfractuosité dans l’épaisseur de l’abîme. On y entre comme on glisse dans un rêve lynchien, bercé par une lumière tamisée qui voile autant qu’elle révèle.  Car ici, le clair-obscur n’est pas seulement esthétique : il devient ontologique, révélateur d’un féminin profond, archaïque, spectral, qui palpite encore sous la peau du monde.

Le corps, souvent le sien, est au centre de son œuvre — mais jamais objetisé, jamais trahi. Il est abordé comme une œuvre vivante, une matière indocile, un continent mouvant, que son regard — résolument féminin, engagé, réaliste — s’applique à écrire avec la lumière, à la manière d’un sculpteur façonnant lentement, avec ses mains, la glaise ou le marbre.

Ses nus artistiques, tantôt en noir et blanc pur, tantôt en couleurs vibrantes, ne sont jamais un choix décoratif. Le noir et blanc révèle la force intemporelle d’un corps, la gravité de ses lignes, la profondeur de ses ombres. La couleur, parfois, vient ranimer une rougeur, un souffle, un afflux de sang sous l’épiderme. Et parfois, ce n’est plus la lumière qui façonne l’image — c’est ce qu’elle ne montre pas.

Ce que Céline Andrea capture, c’est ce battement suspendu, ce silence papillonesque entre deux gestes, cette palpitation animale, cette nudité hantée qui fait songer aux arrière-salles mentales de Mulholland Drive ou de Lost Highway — ou à cette sensualité brute et fébrile qui s’épanche dans la sueur de Lula et de Perdita Durango.

Ce n’est pas de l’érotisme chic.

C’est une nudité habitée, saturée d’âme, lourde d’aveux tus.

Les méandres de l’intimité

L’intime est son autre grand fil rouge.

Sa Vénus à elle est née du ventre de la mer, auréolée de réalité. 

La photographe privilégie souvent des modèles anonymes, croisés au hasard d’une rencontre, plutôt que des muses apprêtées, trop conscientes de leur reflet, trop dressées pour l’objectif.

Ce qui l’attire — et que son négatif parvient à capturer — c’est l’inconnu d’un corps nu dans l’instant éphémère, la fragilité d’une vérité brute saisie au vol — un fragment arraché à la fuite inexorable du temps.

Il ne s’agit pas seulement de photographier. Il s’agit d’immortaliser un sursaut d’âme dans la chair, la beauté d’un corps vivant dans son ici et maintenant.

Mais cette intimité n’est jamais lisse, jamais aseptisée. Elle est charnelle, accidentée, rocailleuse. Elle épouse les cicatrices, les failles, les tremblements de la peau. Elle épouse ce qui tremble, ce qui saigne, ce qui persiste.

Dans ce geste de tendresse radicale, il y a du Patti Smith — cette sensualité nue, crue, presque punk, cette révolte contre la dictature des formes lisses, ce refus orgueilleux de toute perfection de pacotille.

Une photo de Céline Andrea pourrait porter une guitare électrique invisible — celle du cri intérieur des femmes qu’elle magnifie, du corps qui dit merde à l’ordre des images, du désir qui n’a plus peur ni de la sueur, ni des nerfs, ni des silences. C’est Kirsten Dunst s’offrant au clair de lune à la fin du monde, Tilda Swinton, immortelle et blasée, marchant pieds nus sur les vinyles, les gémissements métalliques de Rosanna Arquette sur la banquette d’une voiture…

L’imperfection est son territoire esthétique de prédilection. Vergetures, rondeurs, rides, plis — tout ce que d’autres cherchent à lisser, effacer, nier devient, sous son regard, le paradis du beau et du vrai. Un manifeste silencieux mais implacable, un serment d’authenticité qui se moque des canons formatés, des diktats photoshopés. Montrer les corps tels qu’ils sont, non dans leur idéalisation, mais dans la splendeur brute de leurs failles, dans l’arrogance de leurs blessures, dans la noblesse de leurs cicatrices.

Les corps deviennent des cartes du tendre, des palimpsestes de chair et de sang, qui racontent, en un frémissement, une vie entière.

En cela, son œuvre s’inscrit dans une démarche presque politique : redonner aux femmes le droit d’être belles sans retouches ni masques ; affirmer que la vérité nue d’un corps réel émeut bien davantage que toutes les froides perfection retouchées ; s’insurger sans cris, en montrant, en recueillant, en exposant ce qui est là, simplement.

On pourrait y voir un écho au body positive. Mais, chez Céline Andrea, il ne s’agit pas d’un slogan. C’est une évidence poétique et éthique. Une fidélité viscérale au vivant.

« La plus grande erreur est de croire que le photographe doit rendre son modèle parfait », dit-elle, fidèle à son crédo d’authenticité sans compromis.

Céline Andrea ne reconstruit pas, ne magnifie pas, ne travestit pas.

Elle témoigne. Elle recueille. Elle scrute la peau comme on lit une carte ancienne, avec patience, émerveillement, respect — traquant dans chaque sinuosité, chaque fissure, chaque excavation, le récit silencieux d’une beauté fracturée, mais infiniment plus vraie que toutes les icônes vitrifiées.

Elle déchiffre les écritures cunéiformes tracées par la vie sur chaque millimètre de peau, avec cette précision tendre et brûlante qui fait de ses photos des poèmes en chair.

Témoin, archiviste, exploratrice… Mais avec bienveillance. Avec une empathie sans fard. Un regard qui ne juge pas, mais qui recueille.

Cette cosmogonie de l’intime est faite de douceur et de vérité nue.

Un regard qui veille

Ce que Céline Andrea capte, c’est cet instant suspendu où la femme, dans sa solitude offerte, laisse tomber le voile des apparences — non pour se donner, mais pour se retrouver ; non pour séduire, mais pour se réapproprier son propre reflet ; non pour répondre à un regard, mais pour oser le sien.

Et, au-delà de cette sérénité fragile, au-delà de cette tension presque imperceptible, il y a toujours ce regard de Céline qui veille : tendre, jamais intrusif, ample, accueillant.

Elle n’est pas seulement la gardienne d’une mémoire. Elle est le catalyseur d’une réconciliation.

Et si cela est possible, c’est parce que le temps de Céline Andrea est hors-temps. 

Un temps suspendu. 

Un entre-deux.

Un fragile intervalle entre ce qui fut et ce qui pourrait advenir.

Où chaque cliché devient un petit théâtre de l’instant — figé pour l’éternité — un geste de mémoire, sans pose, sans fioriture, sans artifice.

À la manière d’un journal intime sans mots, ses photos racontent des fragments de vie. Elles laissent deviner des histoires, des fêlures, des sursauts d’identité. Ici, la mélancolie d’un souvenir qui affleure dans un regard baissé. Là, la fierté farouche d’un corps qui s’assume dans une pose offerte.

On songe aux pages d’Annie Ernaux, quand elle décrit la chair féminine dans sa vérité la plus crue, la plus quotidienne, la plus universelle aussi. Cette lucidité presque douloureuse trouve chez Céline Andrea un miroir visuel vibrant.

 Et parfois, certaines de ses images ont la poésie silencieuse d’un paragraphe de Marguerite Duras : cette lenteur murmurée, cette musique étouffée, cette manière de faire affleurer l’émotion sous la surface sans jamais l’exhiber. Une photographie de Céline Andrea pourrait accompagner un passage du Ravissement de Lol V. Stein ou de L’Amant. Les émotions y sont là, à l’état latent, prêtes à éclater dans l’esprit de celui qui regarde.

Cosmogonie de l’intime

Il y aurait encore tant à dire.

On pourrait convoquer Ingres et Modigliani dans la posture des corps — mais sans l’idéalisation figée ; Schiele et Lucian Freud, pour la vulnérabilité et la faillibilité ; Rodin et Camille Claudel, pour la sensualité rugueuse, l’érotisme qui saigne ; Mapplethorpe ou Weston, pour la précision anatomique, l’obsession du pli, du détail ; Sven Nykvist, Chris Marker, Hiroshi Segawa ou Agnès Varda, pour l’éclat suspendu, la pureté du regard, la lumière comme mémoire.

Cette cosmogonie de l’intime, paradoxe à part, s’étend à l’infini.

Céline Andrea ne se contente pas de photographier les corps.

Elle les abrite, les reconstruit sans les trahir, les célèbre sans les pétrifier.

Elle les laisse vivre dans la lumière comme dans l’ombre, dans l’angle, le souffle, le tremblement.

Cette dynamique est parfaitement, irrémédiablement libre. Elle ignore toutes les limites. Mieux encore, elle les défie.

Et peu à peu, dans ce jeu mouvant entre photographe et modèles, dans cette tension entre regard et offrande, elle finit par incarner elle-même ce qu’elle explore : le Corps et la Femme, non comme objets, mais comme essences, comme matrices de présence.

Avec, en elle, ce brasier ardent, contenu, cette lumière sourde qui monte des failles, cette tension presque tellurique qui fait craquer l’image — non pour la briser, mais pour laisser se déverser la plus belle, la plus ambivalente des lumières. 

Celle qui inonde l’ordre de l’âme à travers les fissures de la beauté.

Une partie du portfolio de Céline Andrea est disponible sur son site web www.celineandrea.fr, ainsi que dans son ouvrage monographique, Matière intime, aux éditions Incarnatio.


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