Osez l’impossible, reconnaissez l’État palestinien
Michel HAJJI GEORGIOU
12/05/2025
Monsieur le Président,
Il arrive parfois qu’un geste politique isolé, s’il est juste, contienne plus de force que tous les traités oubliés et plus de portée que les armes accumulées. La reconnaissance de l’État palestinien, si vous veniez à l’annoncer, comme le laisse entendre le Jerusalem Post, ne serait pas une décision comme une autre. Loin de là. Elle agirait comme un choc tectonique sur une région dont l’histoire moderne s’est construite, depuis un siècle, sur la dénégation.
Car il ne s’agit pas seulement d’un territoire à délimiter, ni d’une cause humanitaire à soutenir, mais de mettre fin à une falsification fondatrice : celle qui, depuis la Déclaration Balfour de 1917, a fait du peuple palestinien un oubli structurel de l’histoire officielle. Un peuple perçu comme obstacle, surplus, résidu ; dont l’existence même était une gêne pour les puissants récits de reconstruction post-génocide, de stabilité impériale, puis de guerre froide.
Depuis lors, la violence n’a cessé de se répliquer. Elle s’est incrustée dans les replis de tous les discours sécuritaires, religieux, révolutionnaires, stratégiques. Elle a justifié les occupations, les expulsions, les murs, les blocus, les massacres — mais aussi, en miroir, les attentats, les fanatismes, les effondrements sociaux. Elle a façonné des générations entières, sur toutes les rives, à croire que l’autre n’était qu’un danger existentiel. Et, à chaque moment où une paix semblait possible, un assassinat venait la refermer : Rabin à Tel-Aviv, Hariri à Beyrouth, Arafat, lentement empoisonné dans son silence assiégé. Les gens de bonne volonté ont été remplacés par des monstres de tous acabits.
Reconnaître l’État palestinien, ce serait briser cette spirale, pas offrir une récompense à un camp. Ce serait, pour la première fois, traiter la cause palestinienne non plus comme une bombe à désamorcer, mais comme une injustice à réparer, et, par là, desserrer les mâchoires d’un engrenage plus large, qui maintient tout le Moyen-Orient dans une logique de guerre sans fin.
Netanyahu ne rendra pas Israël plus sûr en effaçant ses voisins, en annexant des ruines, en bombardant des hôpitaux. L’Iran des mollahs ne deviendra pas une puissance respectée en prolongeant la guerre confessionnelle à travers des milices. Le Liban ne se relèvera pas tant que ses frontières seront traversées par la haine recuites et les calculs d’empires. Et la Syrie ne sortira pas de sa tombe tant qu’aucune lumière de justice ne viendra rappeler que les crimes ne sont pas un mode de gouvernement, et que la guerre sans fin entre le projet de l’alliance des minorités et celui de leur écrasement/éradication, n’est pas une solution.
Or tout cela est lié. Il n’y aura pas de paix durable, pas de rééquilibrage des forces, pas de recomposition démocratique, pas de gestion de pluralisme viable tant que la question palestinienne restera un tabou diplomatique, une gêne narrative, un abcès qu’on préfère ignorer dans l’illusion qu’il se résorbera seul, et qui continuera d’enfler indéfiniment . En reconnaissant un État palestinien, vous ne trancheriez pas seulement un dossier : vous déclencheriez un mouvement de déconstruction du système de domination et d’impunité qui empoisonne la région depuis plus d’un siècle.
Un tel geste pourrait ouvrir la voie à la désescalade régionale, à une conférence de paix incluant les acteurs de la région et les sociétés civiles. Il pourrait obliger Israël à repenser sa sécurité en dehors du paradigme de l’encerclement et de l’éradication. Il pourrait pousser l’Iran à cesser d’instrumentaliser la souffrance des peuples arabes pour maintenir ses leviers d’influence. Il pourrait restaurer l’idée même d’un ordre international fondé sur autre chose que la force brute ou le double standard. Et il pourrait enfin redonner aux Palestiniens ce que tout être humain revendique en dernier ressort : le droit d’exister politiquement, librement, souverainement. Cela n’effacera pas les morts, ni les crimes, ni les trahisons – mais cela ouvrirait une brèche monumentale dans le mur du fatalisme.
Monsieur le Président, vous avez souvent agi à rebours des attentes. Que ce soit pour de bonnes ou de mauvaises raisons, vous avez rebattu les cartes, déjoué les scripts. Vous tentez actuellement, face à un monde plus que sceptique, de faire un forcing pour la paix entre l’Ukraine et la Russie, et aussi avec l’Iran. Vous cherchez à effectuer une rupture avec les mandats de vos prédécesseurs, quitte à révolutionner les États-Unis et l’ensemble du système international. Vos gestes sont loin de faire l’unanimité – et il s’agit là d’une litote poussée à son paroxysme.
Pourtant, il en est un qui suscitera une adhésion sans précédent, si vous réussissez là où tous, sans exception, ont échoué avant vous. Non pour flatter une base, ni pour défier vos adversaires, mais parce que l’histoire vous tend une occasion en or de poser un acte de civilisation qui fermera l’un des chapitres les plus sanglants et les plus honteux de l’histoire de l’humanité, et d’entrer, par là-même, dans l’histoire par la plus grande porte : celle des faiseurs de paix.
Il est encore possible, en ce début sordide de XXIe siècle, de faire quelque chose de grand en dehors du champ de la destruction ou de la virtualité. Pas au sens spectaculaire du terme, mais dans le sens profond, réel du mot : rendre à un peuple ce qu’on lui a nié, mettre fin aux sources qui justifient la violence de part et d’autre, et, par là, peut-être, amorcer une pacification et une réconciliations durables au sein de tout un espace de cultures et de civilisations.
Sans doute le lecteur se moquera-t-il de l’extraordinaire naïveté de cette missive, ainsi que de la sotte prétention de l’adresser à un chef d’État dont la vision et les préoccupations obéissent à une grille d’intérêts radicalement différente.
Mais la paix commence toujours par un rêve fou.
Et par une volonté encore plus folle, armée de cette espérance ténue, mais tenace, qui revient à chaque saison; comme l’hirondelle obstinée.
Respectueusement,
Michel Hajji Georgiou
Citoyen d’une région qui a trop longtemps été sacrifiée sur l’autel du réalisme politique, des idéologies mortifères et des mémoires instrumentalisées.
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