Petites guerres entre amis 

Michel HAJJI GEORGIOU

21/06/2025

Faut-il, à partir du Liban, voir la guerre qui se déroule au-dessus de nos têtes comme une revanche de l’histoire ? 

Peut-être. 

Depuis les années 1980, le pays du Cèdre était devenu l’espace de prédilection d’une confrontation entre les deux belligérants, Israël et l’Iran. Confrontation qui, du reste, faisait l’affaire des deux larrons, qui en tiraient des bénéfices certains et cumulatifs. 

En réalité, et les Libanais sont bien placés pour le savoir, il s’agit de la première véritable confrontation entre les deux puissances régionales. Depuis l’élaboration de la théorie de l’alliance des minorités, l’État hébreu et les mollahs faisaient plutôt bon ménage. Et, depuis sa création, la fixation obsessionnelle d’Israël est l’éradication du peuple palestinien. Les motifs sont démographiques – ce qui explique la frénésie génocidaire à Gaza – mais aussi politiques, à savoir le sabotage de toute tentative d’édification d’un État palestinien viable. 

De l’aveu d’un journaliste proche de Benjamin Netanyahu en 2006, au lendemain de la guerre de Juillet, il n’a jamais été question pour Israël de liquider le Hezbollah. Non pas par égard particulier pour les fantassins de Nasrallah, mais parce que, selon ce journaliste, « notre ennemi est le sunnite, et nous ferons tout pour empêcher le peuple palestinien d’avoir une entité géographique homogène ».

Ces propos expliquent en grande partie pourquoi le camp arabe sunnite, dit de la « modération », a été progressivement affaibli au lendemain du sommet de Beyrouth 2002 et de la proposition de paix qui en avait découlé. 

En 2003, le verrou irakien constitué par Saddam Hussein sautait à l’instigation des néoconservateurs américains, ouvrant une voie royale à l’Empire iranien. En 2004, Yasser Arafat disparaissait à son tour, permettant au Hamas – petit monstre créé par le Mossad – d’établir sa mainmise à coup de guerres fratricides sur la scène palestinienne. En 2005, le dernier homme fort sunnite de la région, Rafic Hariri, était à son tour assassiné en plein coeur de Beyrouth par le Hezbollah et le régime syrien. Le printemps arabe de 2011 acheva les régimes sunnites de la région, tandis que la Syrie alaouite de Bachar el-Assad et l’Iran des mollahs chiites réprimaient les révolutions sur leur territoire par la torture, les viols, la mitraille et les exécutions sommaires. En 2014, les pays du Golfe se retrouvaient embarqués dans une guerre d’usure au Yémen avec l’apparition des Houthis, également financés et armés par Téhéran, durant laquelle un autre dirigeant sunnite, Ali Abdallah Saleh, sera à son tour liquidé (en 2017) par les milices proiraniennes. Et, en 2015, Barack Obama reconnaissait la mainmise iranienne sur le Proche-Orient à travers l’accord sur le nucléaire iranien. 

Certes, les ambitions de l’Iran de rétablir l’empire de Darius III sont tout à fait légitimes en termes de realpolitik. Cependant, force est de reconnaître que les faits et gestes du régime des mollahs dans la région depuis trente ans ont avant tout servi les intérêts… d’Israël. Non pas que Tel-Aviv eût une passion particulière pour les disciples de Khomeini, loin de là. L’État hébreu agit simplement au Proche-Orient dans la plus pure tradition machiavélique : « S’il s’abaisse, je le vante ; s’il se vante, je l’abaisse. » Partant, l’alliance des minorités a toujours été le rempart face à un arabisme sunnite trop dangereux dans son soutien de la cause palestinienne. Ce n’est d’ailleurs qu’au moment où le monde arabe, las de subir d’incessants coups de butoirs depuis 1948, a jeté l’éponge dans son soutien du peuple palestinien qu’Israël effectue son ouverture sur les pays du Golfe…. Il n’y a rien de fortuit en politique. 

À la lecture de cet exposé, l’on pourrait se demander pourquoi l’Iran et Israël, alliés objectifs, en sont arrivés à s’écharper avec autant de passion. La réponse se trouve toujours dans l’exposé de ce journaliste proche de Netanyahu en 2006 : « Le Hezbollah et les Iraniens  ne sont pas gênants pour nous. Ils nous rendent actuellement service. Mais viendra un jour où nous leur rabattront le caquet, s’ils font preuve d’arrogance », ajoutait-il, dans un discours à l’occasion d’un forum de réflexion dans un pays européen. 

Aux yeux d’Israël, l’Iran a donc péché par arrogance, en se prenant pour une véritable puissance régionale. La guerre de 2006 ne visait pas à détruire le Hezbollah, mais à le repousser, via la 1701, de la frontière sud en le poussant à conquérir le pouvoir à Beyrouth. De l’aveu de ce même journaliste netanyahiste, toujours dans le cadre de son intervention, Tel-Aviv n’a jamais envisagé le 14 Mars, et spécialement Saad Hariri et le courant du Futur, comme des alliés objectifs – mais plutôt comme une entrave à ses projets. Une alliance transcommunautaire souverainiste, hostile à l’alliance des minorités, favorable à la paix et à l’édification d’un État palestinien ? Un véritable cauchemar. Dans sa défense du régime Assad en 2009, un conseiller proche de Netanyahu à la Défense affirmait ainsi sans vergogne qu’il fallait dépecer le 14 Mars et confier de nouveau le pouvoir au Liban au tyran syrien. La révolution de 2011 a sans doute sauvé Beyrouth de ce processus, entamé avec l’accord syro-saoudien et concrétisé par l’avènement, à l’époque, du cabinet Mikati. 

Le péché des mollahs est de s’être crus dépositaires d’une puissance – et d’une utilité – qui pourraient les élever au rang d’« égal » d’Israël. Mais la multiplication exponentielle de cartes entre les mains de Téhéran pour négocier avec l’Occident, à travers le Hamas, le Hezbollah, la marionnette Assad et les Houthis, loin de dissuader Israël, n’a fait in fine qu’accélérer l’inévitable : l’heure H visant à rabrouer le vassal qui s’est pris, euphorie mahdiviste, pour un seigneur. Un empire armé, organisé, doté de missiles balistiques et en passe de développer le nucléaire – c’est trop. Qui plus est lorsque le monde entier, des États-Unis à la Chine en passant par l’Union européenne et la Russie, perçoivent aussi le nucléaire et le programme balistique iranien comme un véritable danger. La confrontation actuelle est prévue depuis près d’une vingtaine d’années. Les atermoiements des diplomates iraniens, secondés par un lobby puissant à Washington, ont retardé la déflagration. L’obstination et le délire de grandeur des Pasdaran, secondé par la mégalomanie de Netanyahu, ont fait le reste. 

En somme, la guerre actuelle ne peut-être que profondément destructrice, et sans doute totale : Israël, avec à sa tête un Netanyahu habité par un délire messianique de « sauver son peuple » et de surpasser toutes les figures militaires symboliques de son pays, de Ben Gourion à Sharon, n’a d’autre choix, jusqu’à preuve du contraire, que de foncer tête baissée pour prouver une fois pour toutes que son pays est le seul maître à bord dans la région. 

De ces petites guerres entre amis, dont les Arabes – et tout particulièrement les Libanais – ont payé le prix cher durant des années, il ne faut cependant pas trop se réjouir. Le spectre de la guerre mondiale rôde plus que jamais. Pas forcément une guerre classique, ni nucléaire, mais « mondialisée ». Après l’intervention russe en Ukraine, l’équipée israélienne contre l’Iran confirme sans doute un processus entamé avec le 11 septembre 2001 et l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak : le déclin de l’hyperpuissance américaine. Donald Trump, avec son insoutenable légèreté de business-golfeur, est en effet la caricature patente de ce déclin. Son intervention apparemment inéluctable n’est pas de bon augure – et pas forcément un signe de bonne santé.  Elle consacre un monde plus que jamais multipolaire, dans un mélange de l’Europe prè-Westphalie et post-Helsinki : des espaces « d’interventions », ou encore « vitaux », à foison pour Moscou et Beijing, et pourquoi pas New Delhi et Ankara… ?

La solution, dans ce contexte, n’est pas uniquement de désarmer l’Iran. Ce qu’il faudrait mettre sur le tapis; compte tenu des fantasmes millénaristes et impérialistes des protagonistes, c’est un Moyen-Orient dénucléarisé et pacifié. En ce sens, Netanyahu et Khamenei sont irrémédiablement dans le même camp : celui des adversaires de la paix. 

Quant au Liban, qui commence à peine à panser ses blessures, la guerre actuelle est plus qu’inquiétante. En multipliant attentats et expéditions armées punitives entre autres manifestations de violence et de bullying politique, l’Iran a dominé la scène libanaise pendant deux décennies, depuis le départ des forces d’Assad. L’empire iranien a progressivement volé en éclats depuis le 7 Octobre, et c’est actuellement sa tête et son coeur qui vacillent sérieusement. 

Mais, au Liban, un occupant ou un pouvoir de tutelle en chasse un autre depuis des temps immémoriaux. Après le Baath syrien et les mollahs iraniens – qui gouvernaient du reste avec l’assentiment d’Israël -, c’est désormais l’État hébreu qui passe aux commandes. 

Faut-il s’en réjouir ? 

Certainement pas. 

Au-delà de toutes autres considérations, l’intégrité territoriale du Liban – et sa formule – est plus que jamais en jeu. Et le cheikh Kassem ferait mieux de se faire tout petit  plutôt que de multiplier les bravades inutiles : ce qui se joue en ce moment n’a que faire de ses broutilles verbales et de ses menaces inconscientes. Dans les petites guerres entre amis, les subsides ne sont que du menu fretin, comme l’expérience récente l’a malheureusement prouvé.  

Et, une fois de plus, l’on décidera probablement pour nous – trop occupés à guerroyer sur des questions de gouvernance (sans vouloir minimiser de leur importance) et des querelles de pouvoir plutôt qu’à adopter une vision stratégique et unitaire face aux défis à venir et de faire tout ce qui est nécessaire pour rétablir l’autorité de l’État avant qu’il ne soit trop tard et que l’occasion ne soit manquée. L’adversaire n’a pas besoin de prétexte, mais il en cherchera un pour assouvir ses désirs d’expansion géographiques. 

Le problème reste là : pour édifier et maintenir une République, il faut des hommes d’État, éclairés, bien conseillés, capables de prendre des décisions courageuses, comme le répète Hassan Rifaï depuis un demi-siècle. 

S’en trouve-t-il encore dans ce misérable et médiocre microcosme politique libanais ?

Pour ne pas basculer dans la tentation du nihilisme totale, nous ne pouvons, encore et encore, que l’espérer.


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