La victoire dans la défaite 

Michel HAJJI GEORGIOU

24/06/2025

Certes, il y a ces bravades imbéciles qui conduisent désormais chaque camp, appuyé par son armada médiatique, à revendiquer sa propre victoire à l’issue de chaque conflit. À l’ère de la post-information et des réseaux sociaux, l’Histoire s’écrit désormais en temps réel, et non plus par des experts. Les analystes sont de moins en moins écoutés, et leur parole se retrouve diluée dans le déluge de billevesées balancées au quotidien sur toutes les plateformes de salon virtuel. Une certaine propension à la pensée complotiste, qui dépend de paramètres à la fois psychologiques, idéologiques et identitaires, glisse inéluctablement dans le confortable, et parfois un peu trop facile, « tout le monde a gagné ». 

Du point de vue purement factuel, il y a pourtant de toute évidence un vainqueur dans le conflit israélo-iranien qui, jusqu’à preuve du contraire, s’achève à présent sous nos yeux : la menace nucléaire a été éliminée, le programme balistique sérieusement paralysé, les capacités défensives israéliennes en termes de neutralisation des missiles ont été performantes (un très faible pourcentage des projectiles iraniens a effectivement touché ses cibles), et le nombre de victimes civiles israéliennes est largement en deçà des estimations que les dirigeants militaires de l’État hébreu avaient effectué il y a près de deux semaines. 

Plus largement, Israël a finalement entraîné les États-Unis là où il le souhaitait – c’est-à-dire à frapper le coeur du programme nucléaire, et à renouveler, en dépit de son pseudo-isolationnisme, son serment de dévotion à Tel-Aviv. Par la même occasion, la guerre avec l’Iran permet à Benjamin Netanyahu de rallier, menace nucléaire oblige, un directoire occidental inquiet qui le critiquait de plus en plus (mais toujours avec tant de douceur et de sollicitude…) sur la situation inhumaine, monstrueuse, à Gaza. Et Israël a porté un coup mortel à l’empire iranien, en neutralisant le coeur et la tête de ce dernier après avoir détruit une à une ses tentacules régionales. L’exportation de la révolution, c’est fini. Netanyahu a assouvi son fantasme de gardien de la sécurité d’Israël. 

Ces faits sont indéniables. 

Washington peut aussi crier victoire. Le chef de file occidental – mais l’est-il vraiment encore ? – s’est à la fois posé en chef de guerre et protecteur de l’humanité, dans sa plus pure logique de gendarme messianique, en laissant son satellite local se livrer au « sale boulot », et en chef d’orchestre de la paix. Donald Trump est ainsi : en quelques secondes, il est capable d’alterner, par le biais à ses tweets, entre la casquette militaire sur le terrain (de golf) et les couloirs du Nobel de la Paix. Le virtuel a cela d’exceptionnel qu’on peut y forger des avatars à l’infini pour y réaliser tous ses désirs. Du reste, Trump a eu ce qu’il voulait : le nucléaire est à terre, et le programme balistique aussi. Son égo est satisfait à tous les niveaux. Il est l’alpha et l’omega

Le déracinement du régime n’a jamais été un objectif direct de cette guerre – en dehors des déclarations provocatrices de Trump. Les États-Unis, et même Israël, sont devenus hyperréalistes et pragmatiques s’agissant de ce genre de considérations. « Better the devil you know than the devil you dont know ». Tant que la relève n’existe pas de manière tangible et organisée sur le terrain, un adversaire affaibli reste mieux qu’un ordre incertain et potentiellement chaotique. Les bévues afghanes et irakiennes ont été flagrantes à ce niveau.

De plus, Tel-Aviv disait en 2011, avec le début de la révolution syrienne, qu’Assad restait utile « comme une vieille paire de chaussettes ». La « vieille paire de chaussettes » en question est restée « utile » à Israël pendant plus d’une décennie supplémentaire, même si les pieds en question pataugeaient, eux, dans un fleuve de sang syrien. Alors, un régime iranien dégriffé, édenté, châtré ? L’on peut bien, à Tel-Aviv, sans accommoder aussi longtemps qu’il le faudra. Sinon, sans ennemi, comment rester dans la dualité guerre/paix et se poser, partant, dans cette posture de l’éternelle victime qui émeut tant l’opinion publique occidentale… ? 

Mais la pensée orientale est plus complexe, voire plus tortueuse, que la vision historiciste univoque occidentale (qu’il est de plus en plus difficile de qualifier encore de « rationnelle »). Là où l’Occident réfléchit en termes dualistes, l’Orient badine avec le dualisme, le résorbe, le compresse, le plie. Partant, le binôme « victoire/défaite » disparaît, et avec lui tous les antagonismes, dans les subtilités, les anfractuosités, les failles. Il faut relire Jalaleddine Rumi, par exemple, pour saisir cette capacité à transcender et dissoudre les contraires dans l’Un. 

Oui, l’empire a volé en éclats, et l’arrogance perse a reçu un grand camouflet. Oui, comme le Hezbollah au Liban, Téhéran refusera de reconnaître toute défaite au nom d’un millénarisme coupé de la réalité, et par fierté nationale aussi.

Pourtant, l’Iran peut convertir sa défaite en victoire. 

Depuis plusieurs décennies, Téhéran résume et incarne dans sa posture politique cette dualité ésotérique. L’exportation va-t’en-guerriste de la révolution, le vilayet el-faqih théocratique et le repli identitaire cohabitent, pas tout à fait en harmonie, mais pas tout à fait en dissonance non plus, avec une volonté de modernité, de paix et d’ouverture sur le monde. Khatami-Ahmadinejad, Zarif-Raissi, sont deux faces antithétiques d’une société dirigée par un Janus machiavélique et pragmatique, qui s’appelle Ali Khamenei. 

Depuis Khomeini, la Perse a bien intégré, utilitarisme oblige, les vertus que lui conférait la daawa chiite pour restaurer son prestige et son pouvoir ancestraux. `

Avec la destruction du projet « spartiate » de la Perse (pardon Léonidas pour ce blasphème…), il devient possible pour le régime iranien de mettre graduellement en avant son nouveau visage – sans pour autant s’aventurer nécessairement dans le feu d’artifice incertain d’une nouvelle révolution – celui de la paix, de la démocratie, des libertés, de la modernité. En échange de sa suprématie perdue au Proche-Orient et de l’abandon de son projet nucléaire et balistique militaire, Téhéran y gagnerait la levée des sanctions internationales et un retour au sein du système international. Pourquoi les pays du Golfe auraient-ils en effet le luxe de bénéficier des avantages de la modernisation, tandis que la splendeur perse se perd dans les dédales d’un monde arabe exsangue et compliqué ? 

Telle est la question cruciale qui se pose à présent avec acuité : celle d’un retour de l’Iran à la culture du lien, et, plus largement, à la vie. À condition de ne pas retomber dans la même duplicité, qui entraînera une répétition dramatique de l’histoire. 

Il y a fort à parier que l’auteur de ces lignes n’est certainement pas le seul à y penser. La voie à suivre est sans doute même planifiée depuis un moment déjà, connaissant la propension persane à l’anticipation. 

La grande victoire de Téhéran, ou, plutôt, de la face « éclairée » d’un des régimes les plus obscurantistes du monde, ce serait celle-là. 

Émerger des ruines, comme le Japon et l’Allemagne après 1945, comme la puissance culturelle incontournable que l’Iran perse a toujours été. 

Une formidable revanche de la culture de vie sur la martyropathie. 


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