Robert Redford, l’un des derniers grands acteurs de l’âge d’or hollywoodien, s’est éteint à l’âge de 89 ans.
Michel HAJJI GEORGIOU
22/09/2025

Il y avait sa beauté, d’abord.
Elle crevait l’écran et effaçait tous les autres – à part, peut-être, celle de son grand ami Paul Newman, avec ses yeux azurs.
Indéniablement.
Mais derrière cette évidence se logeait bien plus : une présence solaire, presque apaisante, une intensité retenue qui faisait de lui un acteur à part.
Robert Redford a rejoint Newman au firmament des plus belles étoiles hollywoodiennes.
Héritier de l’Actors Studio, il s’était éloigné de la tentation du débordement dramatique. Car il était avant tout cela : un acteur sous la peau. Le jeu se produisait de l’intérieur, loin du démonstratif. Loin du « jeu », là où le « je » se déploie, justement. C’est cela qui le rendait intensément authentique. Là où d’autres optaient pour la véhémence, il cultivait l’économie : un sourire en coin, une ironie contenue, un regard qui se prolongeait au-delà de l’écran. Un sex-appeal calme, animal, mais toujours sous contrôle, comme si le charme, chez lui, ne pouvait exister que dans la retenue. En ce sens, il incarnait l’antithèse d’un Marlon Brando, dont l’animalité était presque caricaturale dans sa démesure.
C’est sans doute cette authenticité qui le propulsa dès ses débuts. À Broadway d’abord, dans Barefoot in the Park, aux côtés de Jane Fonda, rôle qu’il reprit ensuite au cinéma (1967). À Hollywood, on tenta prestement de l’enfermer dans l’image du séducteur lisse, dans Inside Daisy Clover (1965), où il détourne le personnage joué par Natalie Wood de son ascension fulgurante d’actrice, ou encore This Property Is Condemned (1966), où il tente d’extirper une jeune fille, toujours incarnée par Wood, de sa misère dans une petite bourgade perdue jouxtant une ligne de chemin de fer. Même dans l’excellent The Chase (1966), face à Marlon Brando, il reste le bel homme traqué, destiné au lynchage. Mais il déjoue déjà le piège du playboy : son magnétisme ne se dissout pas dans la superficialité, il révèle au contraire une profondeur discrète.
Butch Newman et Sundance Redford
Le basculement décisif survint avec George Roy Hill et Paul Newman. Butch Cassidy and the Sundance Kid (1969) reste l’un des plus grands westerns jamais tournés. Le mythe de la bravoure reste intact, tout en étant démystifié. Et la complicité entre Newman et Redford, qui perce l’écran, y est pour beaucoup. Redford, en Sundance Kid, redéfinit l’héroïsme américain : désinvolte, charmeur, faillible. C’est sans doute l’une des meilleures performances du cinéma contemporain, et elle est sans doute due à la synergie unique entre les deux acteurs. Ce duo avec Newman, réédité quelques années plus tard dans le magnifique The Sting (1973), du même George Roy Hill, lui donne quelque peu son identité d’acteur : incarner la légèreté comme une forme de gravité, mais aussi l’humour comme ultime arme face au tragique.
Après Butch Cassidy and the Sundance Kid, Redford se retrouve circonscrit à des rôles de charmeurs qui vivent dangereusement — champion de ski (Downhill Racer, 1969), motard (Little Fauss and Big Halsy, 1970), ou voleur (The Hot Rock, 1972). Le résultat n’est jamais mauvais, mais les rôles probablement trop lisses, trop symétriques pour un acteur beaucoup trop complexe pour être réduit à sa seule dimension de séducteur. Tout au long de sa carrière, Redford restera d’ailleurs fidèle à des archétypes, mais en les faisant évoluer de manière tellurique, apaisée.
La seule exception, dans la foulée des rôles qui lui sont dévolus à cette époque, il la doit à un autre western révisionniste, passable et oublié aujourd’hui — Tell Them Willie Boy Is Here (1969) d’un réalisateur quasi inconnu au bataillon, Abraham Polonsky, blacklisté et ostracisé durant la chasse aux sorcières maccarthyste.
Jeremiah Johnson
Et c’est encore un western révisionniste, l’inoubliable Jeremiah Johnson (1972) de Sydney Pollack, qui le sort du carcan hollywoodien de la « belle gueule ». Redford y devient le trappeur endeuillé après le meurtre de sa femme indienne, et hanté par une vengeance qui est sans doute aussi celle de l’Amérique contre elle-même.
Dans son film, Pollack poursuit le chemin critique déjà initié à partir des années 1950 par les ténors du genre : Delmer Daves (Broken Arrow, 1950), Anthony Mann (Devil’s Doorway, 1950), William A. Wellman (Across the Wide Missouri, 1951), Howard Hawks (The Big Sky, 1952), Robert Aldrich (Apache, 1954), John Ford (The Searchers, 1956, puis Cheyenne Autumn, 1964), ou encore John Huston (The Unforgiven, 1960), entre autres. La fin des années 1960 a ouvert grand la voie à cette vaste remise en question, et plusieurs réalisateurs et acteurs se sont déjà engouffrés dans la brèche : Martin Ritt avec Paul Newman (Hombre, 1967), Redford lui-même (Tell Them Willie Boy Is Here, 1969), Arthur Penn et Dustin Hoffman (Little Big Man, 1970) — des titres auxquels il faut ajouter A Man Called Horse (1970) et le terrible Soldier Blue (1970).
Jeremiah Johnson est à la fois sombre et beau. Sans lui, difficile d’imaginer, par exemple, l’apocalyptique The Revenant (2015), d’Alejandro G. Iñárritu, épitomé du western vengeur.
L’acte posé par Robert Redford, comme avant lui par son ami Paul Newman, est éminemment politique. Redford s’engagera d’ailleurs dans la lutte pour les droits des Indiens, comme le fera après lui Kevin Costner, à titre d’exemple.
L’objecteur de conscience
Ses opinions politiques, l’acteur ne se contentera pas d’ailleurs de les vivre. Il les incarnera à l’écran, à travers les années 1970, le moment-charnière où l’Amérique se questionne et se refait — dans The Candidate (1972), Brubaker (1980), ou surtout l’exceptionnel All the President’s Men (1976), manifeste absolu du journalisme d’investigation à l’époque du Watergate. Mais son engagement politique ne s’arrêtera pas aux seventies.
Redford restera un objecteur de conscience jusqu’au bout, comme le prouvent Lions for Lambs (2007) ou The Company You Keep (2012), deux films qui ne mobiliseront cependant pas les foules, puis Truth (2015), plus réussi. Quoique n’étant pas tout à fait politique, le haletant Three Days of the Condor (1975) mérite une mention spéciale. Le personnage campé par Redford y découvre, à ses dépens, une face cachée de l’Amérique encore plus hideuse que celle qu’il connaît déjà.
L’archétype du séducteur…
Bien entendu, le rôle du séducteur continuera de lui coller à la peau. The Way We Were (1973), The Great Gatsby (1974), The Electric Horseman (1979), avant le pic, l’apothéose — Out of Africa (1985) de Sydney Pollack, dans lequel il est simplement irrésistible. Mais son charme n’est jamais la promesse d’un amour triomphant… plutôt l’évidence d’un désenchantement, ou l’imminence d’un drame inéluctable.
En 1990, après un hiatus de quatre ans, Redford rempile une fois de plus avec Pollack pour Havana. Le public le retrouve considérablement vieilli. Il a 54 ans. Le visage a pris des rides et l’image du séducteur un coup. Le film, peu brillant, ne lui rend pas service non plus. Pour l’acteur, l’ère des jeunes premiers est révolue.
La rupture est encore plus nette avec le scabreux Indecent Proposal (1993). Redford y casse son image lisse et héroïque. Les failles émergent, les vices transparaissent. Il faudra attendre Up Close and Personal (1996), dans lequel son personnage est l’amant-mentor de Michelle Pfeiffer, pour retrouver le séducteur apaisé dans sa soixantaine. Et, en 2017, Our Souls at Night, dans lequel il retrouve Jane Fonda un demi-siècle exactement après Barefoot in the Park, clôturera ce cycle. C’est le crépuscule du gentleman charmeur, usé par les années. L’animalité et le désir des débuts ont laissé la place à la fatigue, la fragilité, la tendresse.
Le héros sacrificiel et le mentor
Un autre leitmotiv dans sa carrière sera le récit sacrificiel. Que ce soit le pilote d’avion de The Great Waldo Pepper (1975), le champion de baseball de The Natural (1984) ou, bien plus tard, le journaliste senior de Up Close & Personal (1996), ou encore le général déchu de The Last Castle (2001), l’honneur prime toute autre considération, même dans la défaite, et même si, pour cela, il faut payer le prix le plus cher.
À partir des années 1990, Redford s’assigne le rôle du mentor sur grand écran. Les exemples foisonnent : Sneakers (1992), Up Close & Personal (1996), The Horse Whisperer (1998), Spy Game (2001), An Unfinished Life (2005), A Walk in the Woods (2015), Pete’s Dragon (2016), ainsi que son dernier film, le très bon The Old Man & The Gun (2018)… dernier sourire du hors-la-loi charmeur… La boucle parfaite avec ses débuts en Sundance Kid.
Mais son testament d’acteur, Redford l’avait déjà fait en 2013, dans All Is Lost, qui concentre quelque part tout ce qu’il a incarné au cinéma : seul face à l’océan, presque sans paroles, il se livre à nu dans une lutte sans merci contre l’adversité. Le film est à la fois une prouesse physique — il en ressortira partiellement sourd — et un codicille : résister, voilà l’essence de l’héroïsme.
Le réalisateur singulier
Curieusement, son coup d’éclat ne viendra cependant pas de sa carrière d’acteur, mais de ses talents de réalisateur — à l’instar de Clint Eastwood ou Kevin Costner.
Derrière la caméra, il atteint d’emblée les sommets avec son premier film, l’inégalable Ordinary People (1980), chef-d’œuvre qui lui vaut l’Oscar du meilleur réalisateur et demeure l’un des plus grands films américains sur la famille et ses fractures.
Sa filmographie de cinéaste sera inégale, mais jalonnée d’éclats : un conte contemporain sur une rixe entre familles, The Milagro Beanfield War (1988) ; le véritable joyau qui révèle vraiment Brad Pitt, A River Runs Through It (1992), ode fluide aux images époustouflantes sur l’histoire d’une famille unie par une passion commune, la pêche à la mouche ; Quiz Show (1994), plongée dans la corruption médiatique, deux fois nommé aux Oscars ; The Horse Whisperer (1998), drame initiatique et fabuleux où apparaît une Scarlett Johansson encore enfant ; The Legend of Bagger Vance (2000), parabole philosophique inspirée de la Bhagavad Gita et centrée sur le golf. Ses derniers films, plus militants — Lions for Lambs, The Conspirator (2010), The Company You Keep — renouent avec sa critique acerbe de l’Amérique nouvelle, post-Clinton.
Le legs du Sundance Festival
Mais le véritable legs de Robert Redford à la postérité, au-delà de sa gigantesque contribution en tant qu’acteur, réalisateur et producteur sur 65 ans de carrière, reste le Sundance Institute, créé en 1981, puis le festival du même nom. Cet acte fondateur transforme le paysage du cinéma américain : Redford offre aux voix indépendantes un espace de visibilité, une alternative au rouleau compresseur hollywoodien. C’est là que les Tarantino, Soderbergh, Aronofsky, Kelly Reichardt, Chloé Zhao et tant d’autres trouveront leur première reconnaissance. Sundance devient le visage d’un alter cinéma américain, qui expérimente, ose, s’interroge, se remet en question, loin des grosses machines bien huilées et des blockbusters titanesques.
Robert Redford, au fond, aura incarné une Amérique libérale, réformiste, critique sans être cynique, consciente de ses failles mais fidèle à ses institutions. Mais les années 1970 sont loin, et le souffle libéral et démocratique des baby-boomers s’éteint lentement au profit de nouvelles formes d’identitarisme et de populisme. L’Amérique contestataire de Redford et ses semblables vacille. Elle se rassemble sous la bannière de l’obamisme, mais la vague post-reaganiste/bushiste est trop forte, avec le phénomène Trump.
La dernière génération de l’âge d’or hollywoodien — celle qui tenait plus de Henry Fonda, Kirk Douglas et Burt Lancaster que de James Stewart, John Wayne et Robert Mitchum — s’éteint progressivement. Son libéralisme tenait de l’humanisme universel et d’une certaine idée de ce que devait être la vocation profonde de l’Amérique. Redford était, comme son meilleur ami Paul Newman, un homme qui n’était pas animé d’une idéologie, ou obnubilé par le fait d’obéir à un parti, mais qui voulait faire bouger, durant six décennies d’activité, les mentalités sur des questions cruciales comme la mémoire et l’environnement, et rendre service, à sa façon, à son pays.
Un homme d’esprit et de cœur.
Et, surtout, avec lui disparait un autre garde-fou contre ce lent et tragique suicide progressif américain qui se déroule sous nos yeux.
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