Michel HAJJI GEORGIOU
Levant Time
29/11/2025

Très Saint Père, au moment où vous vous apprêtez à fouler la terre du Liban et de la Turquie, au seuil de ce Levant meurtri qui fut pourtant l’un des berceaux de l’humanité croyante, nous osons vous écrire. L’objectif n’est pas d’ajouter une voix de plus au concert des discours protocolaires. Cela n’a absolument aucun intérêt. Des formules creuses, rutilantes, mais sans âme, vous en entendrez plein durant votre déplacement. Cette lettre vise à vous demander une chose à la fois simple et vertigineuse : reprendre le flambeau. Le flambeau de François. Celui d’un humanisme intégral qui a tenté, envers et contre tout, de ressaisir l’Évangile dans ce qu’il a de plus nu : la dignité de tout être humain, la fraternité comme unique horizon possible de la politique, la religion délivrée des idoles identitaires.
Votre prédécesseur n’a pas seulement parlé. Il a posé des actes qui, vus d’ici, ont la densité des tournants historiques : – le congrès d’al-Azhar sur la citoyenneté et le vivre-ensemble ;
– la Déclaration d’Abou Dhabi, véritable « préambule au préambule » des droits de l’homme, où Dieu et la dignité humaine cessent d’être mis en concurrence ;
– la visite à Najaf, chez l’ayatollah Sistani, geste d’une portée immense dans un chiisme que l’Iran avait tenté de confisquer au service d’un projet impérial ;
– l’encyclique Fratelli Tutti, qui oppose à la mondialisation de la haine une civilisation de la fraternité.
Tout cela, Très Saint Père, compose déjà une « Sainte Alliance » nouvelle – comme le soulignait l’immense professeur Antoine Courban. Pas celle des trônes et des canons, certes, mais celle des consciences qui refusent les guerres saintes, qu’elles soient menées au nom de Dieu ou de ces « religions politiques » qui déifient la nation, la race, la tribu, le parti. Votre voyage au Liban et en Turquie s’inscrit dans cet héritage. Mais il survient à un moment où le monde, et singulièrement notre région, semble basculer dans l’exact contraire : le temps des murs, des frontières et des fractures identitaires, des populismes qui se nourrissent de la peur de l’autre. Des Poutine, des Orbán, Le Pen, J.D. Vance et de leurs imitateurs plus ou moins avoués, qui manipulent la croix comme un étendard de séparation, qui se moquent de la culture de la médiation et des ponts construits pour aller vers l’autre. Et, malheureusement, ils font actuellement recette.
La haine a toujours été un moteur puissant de l’Histoire. C’est ici que le Liban entre en scène. Jean-Paul II l’avait dit d’une formule devenue presque cliché – donc presque inaudible : « Le Liban n’est pas seulement un pays, c’est un message. » Or ce message n’est pas mystique ; il est politique au sens le plus noble. Il dit qu’il est possible d’organiser une cité où l’on ne demande pas d’abord à l’autre qui il est, de quel rite, de quelle confession, de quelle tribu, mais comment il peut participer, avec tous les autres, à un même espace public. Comme l’esprit de convivance de l’Andalousie de naguère. Au siècle dernier, ce pari a pris chair dans ce qu’on a appelé le « Grand Liban ». Ce fut une audace. Certainement pas une « erreur historique », comme le prétendent aujourd’hui les chantres opportunistes de la partition. Une promesse fragile, et certainement pas une anomalie à corriger.
Loin d’être la cause de nos drames, le pluralisme libanais en a été la victime, lorsque la culture du lien a été remplacée par la culture de l’exclusion, lorsque la citoyenneté a été trahie par les seigneurs de la guerre, leurs milices, leurs parrains étrangers. Il faut relire, plus que jamais, Samir Frangié, le seul véritable visionnaire des deux décennies écoulées, et qui aima le Liban en pleine connaissance de ce qui le rendait unique dans ce monde : son vivre-ensemble, et son désir profond de rayonnement et de paix. Ce n’était pas un choix politique. Samir voyait dans le Liban un modèle humain de civilisation contre la barbarie.
Aujourd’hui, certains, au sein même de la communauté chrétienne, voudraient solder ce pari. Fatigués, blessés, terrorisés par les guerres, les occupations, la crise économique, ils ne voient plus, dans le Liban, qu’une « erreur historique », et dans le christianisme, qu’une identité à bunkeriser. Ils rêvent de fédéralismes sectaires, de cantons homogènes, d’alliances de minorités sous la protection de nouveaux tsars « défenseurs des valeurs chrétiennes ». À l’heure où l’alliance des minorités est elle-même en pleine agonie, désubstantialisée, réduite à ce qu’elle a toujours été : les ruines d’un projet hégémonique et d’un asservissement collectif à la tyrannie au nom d’une protection illusoire et fallacieuse. Ils ont oublié que chaque fois que les chrétiens du Liban se sont enfermés derrière des murs, ils ont perdu ; et que chaque fois qu’ils se sont engagés dans un projet plus vaste qu’eux, ils ont pesé bien au-delà de leur nombre.
Youakim Moubarak, Nasrallah Sfeir, Youssef Béchara, Samir Frangié, de concert avec des personnalités comme Hani Fahs, Mohammad Mahdi Chamseddine ou Hassan Khaled, et tant d’autres encore, ont porté une autre vision : celle d’une « Église des Arabes » dialoguant avec l’islam pour rénover ensemble l’Orient, celle d’un Liban-message où le rôle des chrétiens n’est pas de se faire protéger comme minorité apeurée, mais de garantir l’espace commun, de « tisser et retisser les liens » entre les composantes du pays et de la région.
Très Saint Père, si nous vous écrivons, ce n’est pas pour que vous veniez flatter nos nostalgies ou bénir nos peurs. C’est pour que vous nous aidiez, par votre parole, à les désarmer. Nous avons besoin que, depuis Beyrouth comme depuis Istanbul, vous redisiez clairement que l’avenir des chrétiens d’Orient ne se trouve ni dans les bras de nouveaux César, ni dans les fantasmes de forteresse, ni dans les rêves de ghettos autonomes, mais dans le combat pour un État unitaire, civil, fondé sur la citoyenneté, garant des libertés de tous. D’un Moyen-Orient enfin uni dans la paix des frères, celle qui est capable de soulever des montagnes.
Nous avons besoin que vous rappeliez, avec la force tranquille de François, que :
– parler de « minorités » plutôt que de citoyens, c’est déjà accepter le fractionnement de la communauté politique ; – sacraliser l’identité contre l’égalité en droits, c’est trahir à la fois l’Évangile et l’héritage des droits de l’homme ;
– invoquer le Christ pour nourrir l’hostilité à l’étranger, au réfugié, au différent, c’est profaner la croix, pas la défendre. Nous avons besoin que vous montriez, par des gestes et des mots, que Budapest ou Moscou – voire Washington dans son état actuel – et Tel-Aviv ! – ne peuvent pas devenir, pour les chrétiens du Levant, des substituts à Rome ; que le christianisme identitaire, fermé, xénophobe, n’est pas une variante acceptable du christianisme, mais sa caricature mortifère.
Votre passage au Liban peut être, pour nous, un examen de conscience. Vous trouverez un pays exsangue, un État démembré en quête d’une reconstruction jusqu’à l’heure improbable, sinon impossible à l’ombre de la milice et des appétits politiciens ; une société tentée par le cynisme ou le désespoir. Vous trouverez des chrétiens divisés, certains fascinés par les sirènes d’un protectionnisme sectaire, d’autres lassés au point de vouloir partir. Mais vous trouverez aussi, parfois dans l’ombre, une multitude de femmes et d’hommes qui continuent, au quotidien, à incarner la culture du lien : enseignants, médecins, militants, prêtres, imams, journalistes, simples citoyens qui, sans grandes phrases, vivent le vivre-ensemble comme on respire. Ce sont eux qu’il faut confirmer.
Très Saint Père, nous vous demandons de reprendre la grammaire ouverte par al-Azhar et Abou Dhabi, prolongée par Fratelli Tutti, et de l’appliquer explicitement au Liban : dire que ce pays n’est pas une « réserve de chrétiens » à sauver de justesse, mais un laboratoire fragile de citoyenneté à sauver pour tous ; dire que l’on ne peut pas défendre les chrétiens du Levant en sacrifiant ce qui, précisément, justifie leur présence : un certain art de vivre avec l’autre. Nous ne vous demandons pas de prendre parti pour tel camp ou telle faction. Nous vous demandons de prendre parti pour le seul clivage qui vaille : la culture du lien contre la culture de l’exclusion ; l’humanisme intégral contre les nihilismes identitaires ; le Liban-message contre le Liban-ghetto.
Si, du haut de votre ministère, vous confirmiez ce choix, vous donneriez aux chrétiens du Liban – et, avec eux, à leurs concitoyens musulmans – plus qu’un réconfort : une responsabilité renouvelée. Celle de redevenir, non pas les gardiens apeurés d’un enclos, mais les artisans d’un espace commun où, enfin, « tous les peuples forment une seule communauté », non par effacement des différences, mais parce que chacun accepte que la dignité de l’autre limite sa propre peur. Alors, peut-être, dans ce Levant ravagé, votre visite pourrait être l’un de ces moments rares où l’histoire hésite, où l’on choisit entre la tentation de la citadelle et le risque du pont. C’est ce risque-là que nous vous supplions d’encourager.
Du Liban, dans la nuit lourde de notre temps, nous vous écrivons avec cette seule certitude : ou bien nous serons des frères, ou bien nous serons, les uns pour les autres, la tentation permanente de l’ennemi, et les artisans de notre propre disparition.
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