Michel HAJJI GEORGIOU
07/01/2026

Il fallait bien que cela arrive. Après avoir traqué les statues, les mots, les œuvres contemporaines et les auteurs vivants, la nouvelle police morale s’attaque désormais aux morts… Et pas n’importe lesquels : des auteurs médiévaux, convoqués devant un tribunal contemporain qui juge hors du temps, hors du contexte, hors de toute intelligence historique ! Qu’il est propret, ce monde contemporain, où l’anachronisme tient lieu de justice, l’indignation de méthode, et où la vertu proclamée remplace l’effort de pensée !
Ainsi, en 2026, un responsable politique français – un député du Rassemblement national, parti dont le passé est du reste loin d’être reluisant (et c’est là une litote en puissance) , notamment sur le plan des libertés et des valeurs démocratiques – saisit la justice pour demander le retrait de la vente d’un ouvrage attribué à Ibn Qayyim al-Jawziyya, théologien perse du XIVe siècle, au motif que certains passages appellent explicitement à la violence, à l’exécution des homosexuels, au meurtre des juifs et des chrétiens. Les citations sont authentiques. Résultat : le livre est retiré de la vente.
Certes, les propos sont, pour notre conscience moderne, indubitablement odieux. Cela, personne ne le conteste. Et pourtant, le geste effectué pose réellement problème. Pas parce qu’il faudrait relativiser l’horreur de ces formulations, mais parce que la réponse apportée est intellectuellement absurde et philosophiquement dangereuse. Aussi, parce que le geste est politique par excellence, et, que, quelle que soit la valeur d’Ibn Qayyim, ses idées et ses écrits, il porte en lui les germes d’un totalitarisme qui ne demande qu’à être légitimé pour renforcer son emprise à coups de tartufferies et de zèle imbécile.
Car ce que révèle cet épisode n’est certainement pas une vigilance démocratique accrue, mais une mutation plus profonde : la transformation de la morale en instrument de censure, et de la censure en substitut de pensée. De l’utilitarisme subversif.
Le problème se pose incessamment depuis quelques années. Certains films comme It’s a Wonderful Life de Frank Capra ou Gone with the Wind de Victor Fleming sont rétrospectivement jugés comme racistes, alors qu’ils sont, in fine, les fils de leur époque. Le Dernier tango à Paris est censuré de facto en raison de la folie de son réalisateur, qui avait laissé Marlon Brando violer Maria Schneider devant les caméras. Les appels à effacer entre autres l’oeuvre de Roman Polanski ou Woody Allen – ou encore Johnny Depp, pourtant innocenté par la justice – en raison de leur moralité se multiplient. Certains groupes vont plus loin, manifestant contre la violence à l’écran, et, partant, en faveur de la non rediffusion sur les écrans des films de Quentin Tarantino, par exemple. Le souvenir des manifestants enragés devant les cinémas contre l’adaptation de The Last Temptation of Christ de Martin Scorcese… en 1989… ne paraît soudain plus si lointain.
Le problème, c’est qu’à rebours, c’est la boîte de Pandore que les nouveaux chantres de la vertu sont en train d’ouvrir. Que feront-ils demain de Villon, Baudelaire, Verlaine, Louÿs, Huysmans, Lautréamont ? Et surtout, cette frénésie d’interdire s’arrête où ? Jusqu’à ce qu’il soit désormais « interdit de ne pas interdire » ?
Ce qui est visé ici n’est plus vraiment l’incitation contemporaine à la haine ou à la violence, que le droit doit évidemment sanctionner, mais l’existence même d’un texte ancien, arraché à son contexte théologique, historique et politique, et sommé de se conformer à une norme morale forgée sept siècles plus tard. Le passé est convoqué non plus pour être compris, mais pour être jugé. Et condamné.
Sur base de cette logique, à quoi servent encore les historiens et les académiciens si même la faculté de réécrire l’histoire est abandonnée aux Savonarole en quête de pouvoir politique ?
Ce à quoi nous assistons n’est autre que le retour d’un puritanisme paradoxalement post-religieux, une forme de rigorisme laïque qui a déplacé le sacré sans l’abolir. Ce sacré n’est plus Dieu, mais la morale. Une morale absolutisée, non discutable, non contextualisable, qui ne tolère ni la distance, ni la complexité, ni l’ambivalence. Tout ce qui dérange doit disparaître ; tout ce qui heurte doit être effacé – et ce qui ne peut être effacé doit être disqualifié. La logique du simpleton.
Michel Serres mettait en garde, peu avant sa mort, contre un vent de puritanisme américain qui menaçait ce qui avait longtemps fait la spécificité française. Il ne s’était pas trompé. Un puritanisme partagé, du reste, par les deux bouts du spectre socio-politique.
Toute cette logique bien pensante repose sur une confusion majeure : comprendre un texte n’est pas l’approuver et lire un auteur médiéval violent n’est pas valider sa violence. Étudier une pensée brutale n’est pas l’embrasser. Bien au contraire. C’est précisément parce que ces textes existent, parce qu’ils ont structuré des imaginaires, des systèmes juridiques, des visions du monde, qu’ils doivent être lus, expliqués, déconstruits, replacés dans leur horizon de sens. La réponse démocratique n’est pas l’interdiction, mais le savoir. Au silence, il faut toujours choisir la mise en perspective, faut de basculer dans l’abîme.
En refusant cela, la cancel culture, à droite comme à gauche, adopte une posture que Hannah Arendt aurait immédiatement reconnue : le refus net de penser. Pas au sens de l’absence d’intelligence, mais au sens plus grave de la fuite devant la responsabilité intellectuelle. Penser oblige en effet à affronter le tragique, à accepter que le mal ne soit pas un accident marginal, mais une composante persistante de l’histoire humaine. Juger sans penser, en revanche, procure sans doute une satisfaction immédiate : le confort de l’innocence morale. Or cette innocence est trompeuse, dans la mesure où elle repose sur l’idée que le mal disparaît dès lors qu’on en efface les traces. Comme si la suppression symbolique pouvait tenir lieu de travail critique. Ou, pratiquement, comme si retirer un livre d’une étagère protégeait réellement la société de ce qu’il exprime.
Un autre esprit clairvoyant, George Steiner, l’avait également pressenti avec une lucidité glaçante : la barbarie moderne ne naît pas du trop-plein de mémoire, mais de son effondrement. Des sociétés qui rompent avec leur héritage, qui refusent de regarder en face les violences constitutives de leur culture, deviennent paradoxalement plus fragiles, plus vulnérables aux résurgences du pire. Effacer les textes, c’est s’interdire de comprendre ce qu’ils disent de nous, de nos peurs, de nos tentations, de nos régressions possibles. C’est recréer les sinistres « roses sans épines » qui ont détruit le monde au XXe siècle. Et Steiner savait très bien de quoi il parlait. L’Europe l’a-t-elle oublié?
L’histoire des idées n’est pas un long fleuve moralement progressif. Elle est faite de ruptures, de retours en arrière, de justifications savantes de la cruauté, de sacralisations de la violence. Exiger qu’elle soit moralement conforme à nos standards actuels, c’est transformer la connaissance en dogme, sinon substituer à l’intelligence critique une forme d’hygiène morale illusoire, qui rassure beaucoup mais n’éclaire rien.
C’est ici que l’éclairage d’Eric Voegelin est décisif, car ce que nous voyons à l’œuvre n’est pas simplement une dérive militante ou un excès de zèle moral. C’est une « nouvelle gnose », nous aurait dit Voegelin, c’est-à-dire une tentative de purification du monde par l’effacement symbolique du mal. Une croyance selon laquelle le réel peut être réordonné, nettoyé, et sauvé par la suppression des éléments jugés « impurs ».
Dans cette logique gnostique, le mal n’est plus une dimension tragique de la condition humaine. Il devient un résidu localisable, assignable, éliminable. Il suffit de nommer les textes fautifs, les auteurs problématiques, les œuvres contaminées, et de les retrancher du corps social. Le salut n’est plus transcendant ; il devient immanent, administratif, procédural. On ne combat plus le mal : il est bien plus facile et confortable de le supprimer des catalogues. Out of sight, out of mind. C’est aussi un peu la logique du bouc-émissaire chez René Girard. Un petit autodafé, le mal part en fumée, et la société malade est apaisée.
Censure-moi juste un livre et je serai guéri.
Mais cette opération a un coût immense. Car en supprimant la mémoire du mal, on se prive des anticorps intellectuels nécessaires pour lui résister. On confond la violence et sa trace. On s’attaque aux mots pour éviter d’affronter les structures, les passions, les logiques de domination qui, elles, persistent intactes. Effacer l’histoire, c’est être condamné à la reproduire. Avec plus de violence encore. Gare au retour du refoulé.
Ironie cruelle : cette censure se prétend progressiste, rationnelle, humaniste, quelle qu’en soit l’origine. Elle reproduit pourtant des mécanismes que l’on croyait réservés aux fondamentalismes qu’elle prétend combattre – car chaque camp à son fondamentaliste de prédilection à combattre… Là aussi, le texte devient sacré ou impur. Là aussi, la nuance est suspecte. Là aussi, le refus d’excommunier vaut complicité.
Le pire, c’est que sur l’affaire d’Ibn Qayyim, l’extrême-droite conservatrice rejoint l’extrême-gauche wokiste dans un mimétisme qui aurait faire sourire Girard. Il n’est pas étonnant que les deux se retrouvent harmonieusement sur la censure, chacun en fonction de sa grille de lecture. Mais le résultat est le même : orwellien. Du reste, aussi bien chez les uns que chez les autres, à piocher dans leur littérature – moderne !- de chevet, l’on trouverait sans doute aussi des relents nauséabonds.
Une société adulte n’a pas peur des textes violents du passé. Elle a peur de l’ignorance, de la paresse morale, de la tentation de remplacer le droit par l’émotion, la pensée par le réflexe, les universités par les réseaux sociaux. Censurer un auteur du Moyen Âge n’est pas un acte de courage civique, juste un aveu d’impuissance et de capitulation intellectuelles. Et peut-être plus encore : le symptôme d’une époque qui, incapable de regarder en face ses propres violences, préfère juger les morts pour se donner l’illusion d’être pure, immaculée… au risque de sombrer dans l’insipidité.
Et cela est profondément indigne d’une société moderne.
Qu’en est-il alors lorsqu’elle se trouve être le berceau des Lumières !
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