Le syndrome Epstein

Michel HAJJI GEORGIOU

05/02/2026

Au-delà des enjeux géopolitiques de pouvoir liés au Moyen-Orient, au Golfe, au Caucase ou à la Corne de l’Afrique, l’avenir du monde contemporain se joue probablement ailleurs, et à un autre niveau.

Car même si elles ne semblent pas susciter beaucoup d’indignation sur la rive orientale de la Méditerranée – tantôt accoutumée à la corruption de ses leaders jusqu’à la lassitude tétanique, tantôt rompue au dogme selon lequel tout ce qui vient d’Occident est teinté de vice -, les affaires Epstein (et, accessoirement, Weinstein) n’en constituent pas moins un véritable séisme politique, dans l’acception la plus large du terme.

En dehors des apparences, ces deux affaires ne relèvent pas du simple scandale moral ou de la pure chronique judiciaire, mais s’inscrivent dans une zone plus grave et plus inquiétante : celle d’une certaine forme de désordre civilisationnel. Elles dépassent largement, dans ce sens, les figures nombreuses qui en sont les protagonistes, et posent le problème, beaucoup plus vaste, de tout un écosystème qui les a rendues possibles, et, pis encore, qui les a sanctuarisées aussi longtemps. Aussi n’est-ce pas tant la chute de figures dévoyées qui sidère, mais plutôt l’état avancé de décomposition symbolique des sommets révélé par ces deux dossiers.

Certes, il serait tentant de n’y lire que des excès individuels, des pathologies privées, ou encore des anomalies regrettables. Mais une telle lecture est parfaitement incomplète. Elle occulte le fait que ce qui pose problème ici n’est pas la « marginalité » des pratiques stigmatisées, mais leur parfaite intégration dans les circuits centraux du pouvoir contemporain. Argent, culture, politique, médias, philanthropie, causes publiques : tout y circule sans friction ; rien n’est périphérique ou clandestin. La système fonctionne comme un tout cohérent, propulsé par les petits secrets, les coups de Jarnac, et l’infinie étendue de la perversion humaine. Grandes fornications – et petits meurtres – entre amis…

Dans le monde selon Epstein, le pouvoir ne se contente pas de gouverner. Il se métamorphose en bien plus que cela : en instrument de jouissance. Une jouissance abstraite, froide, presque métallique, lautréamontienne – celle de l’absence de limites, de la transgression continue et absolue, sans contre-pouvoirs, sans garde-fous. La frénésie du désir de contrôle, de possession et de destruction. Le corps des victimes n’est qu’une surface d’inscription. Il est réduit à n’être que la preuve tangible d’une souveraineté sans entrave. Le royaume du désir n’est pas de ce monde-là, qui est celui de l’asymétrie sous sa forme la plus abjecte, la plus éclatante. Michel Foucault parlait de dispositifs de pouvoir. Or ce que révèlent ces affaires, c’est effectivement une gestion des corps fondée sur la dissymétrie radicale, la circulation contrôlée et le silence comme norme. Rien n’est impulsif, tout est structuré. Le pouvoir ne dérape jamais. Au contraire, il applique sa logique jusqu’au bout.

Immanquablement, c’est Pier Paolo Pasolini et son obsession sur la relation entre débauche et pouvoir qui vient à l’esprit. Son Salò ou les 120 journées de Sodome est bien plus qu’une caricature du fascisme idéologique. Pasolini y mettait en scène un pouvoir arrivé à son point de saturation, débarrassé de toute justification, réduit à sa nudité obscène, à sa crudité putride. Un pouvoir qui ne promet plus rien, ne construit plus rien, ne fonde plus rien. Réduit à consommer et disposer. Pasolini avait réussi à fixer sur des images une mutation anthropologique du pouvoir propre à son époque, dont les effets paraissent à présent démultipliés, mondialisés, et, surtout, banalisés à l’extrême. Les 120 journées s’étirent à l’infini.

Ce qui est surtout frappant, dans l’affaire Epstein – et c’est peut-être là le reflet du monde actuel – c’est l’absence presque totale de transcendance. Le pouvoir, dans cet univers forclos, ne se réclame plus d’un avenir, d’un ordre ou d’une mission historique. Il n’a pas de couleur, de drapeau, d’idéologie. Il ne prétend même plus incarner le Bien. Il se suffit à lui-même. C’est un peu l’idée de la zone d’exception élaborée par Giorgio Agamben : villas, îles privées, hôtels fermés et autres espaces orgiaques ne sont pas des lieux hors du monde. Ce sont des micro-espaces où la loi est suspendue par ceux-là mêmes qui prétendent la défendre ailleurs. Des bacchanales où les participants se prennent eux-même pour des dieux ayant un droit de vie ou de mort sur des corps tabous, comme chez Sade, imbus, malades d’un narcissisme animé par une pulsion de destruction de l’innocent, du fragile, du beau, du pur. Nous sommes en plein dans The Zone of Interest de Jonathan Glazer, et de la coexistence borderline et côte à côte de deux mondes antinomiques au sein du même espace.

Mais la question qui se pose n’est pas pour autant celle de la déviance que celle de la légitimité. Hannah Arendt parlait de la banalité du mal. Voilà qu’il n’est plus seulement banal. Il est désinhibé et exercé sans honte, du moins tant que les réseaux de protection tiennent. Le véritable scandale dans les affaires Epstein et Weinstein, c’est qu’ils n’ont pas suscité la même vague de réprobation qu’un Watergate, par exemple. Et il y a une raison tres spécifique à cela : leur compatibilité prolongée avec l’ordre social, qui repose sur une économie du silence, noyé dans le « tout se vaut » des réseaux sociaux. Tout le monde sait, personne ne parle, et chacun tient l’autre par ce qu’il sait… La victime, elle, ne fait pas rupture. Elle se contente de disparaître, absorbée par le système comme un coût négligeable. Le sacrifice n’est même plus un rituel. Il est logistique. Epstein aurait particulièrement fasciné René Girard… jusqu’à la nausée.

Mais aussi George Steiner. Steiner avait brisé l’illusion la plus confortable de la modernité, selon laquelle la culture protège du pire. L’Europe la plus cultivée, la plus raffinée, la plus éclairée n’avait-elle pas produit, in fine, la barbarie la plus radicale ? Dans cette optique, Epstein n’est autre que le fossoyeur-en-chef, ultime, d’une globalisation, sacrifiée par les élites sur l’autel de la luxure et de la concupiscence. Une élite saturée de références, de langage, de causes, et capable de cohabiter sans tension avec l’abjection la plus nue. Et, partant, une élite, qui emporte, dans sa chute, le meilleur des valeurs de la mondialisation avec ses vices et turpitudes. Chez Steiner, cette constatation, est, au-delà de la morale, tragique. Après Auschwitz, le langage avait été blessé et la promesse humaniste fissurée. Ce que cristallisent Epstein et Weinstein, c’est que cette blessure n’a jamais été vraiment refermée. Nous vivons dans un monde où les mots continuent de circuler, mais ne lient plus, et où les principes sont proclamés, mais suspendus dès qu’ils entravent la jouissance du pouvoir.

Comment parler encore de contrat social et politique dans un tel cas de figure, dans une société mondiale dominée par des élites narcissiques, hors-sol, libérées de toute responsabilité historique, et convaincues que leur position les soustrait à toute obligation morale ? Une élite qui pense le pouvoir comme un privilège ?
Certes, il convient de se féliciter que ces affaires aient été exposées – comme, avant cela, les Panama Papers, par exemple -, mais ce n’est pas pour autant un signe de bonne santé morale. Il faut plutôt lire cela comme un signal de rupture profonde. Les mécanismes de dissimulation n’ont pas disparu. Le pacte tacite entre les élites et la société s’est fissuré au moment même où l’impuissance collective face aux grands périls – environnementaux, géopolitiques, sociaux – devient impossible à masquer. Tout se répond. L’exploitation sans limite des corps répond à l’exploitation sans limite du monde. L’indifférence aux victimes rejoint l’indifférence aux générations à venir.

Et après ? N’est-ce pas l’autre nom du suicide collectif ?

Le danger n’est pas tant ce qui est révélé à travers ces affaires que ce qui peut advenir ensuite. Lorsque la légitimité morale s’effondre au sommet sans être remplacée par un horizon crédible, le vide n’est jamais neutre. Il appelle la brutalité, la médiocrité et la violence. Si le XX e siècle a été ravagé par des idéologies meurtrières, c’est parce que cette descente aux enfers avait au préalable été rendue possible par la décomposition des élites.

Aujourd’hui, nous sommes à nouveau à ce point de bascule. Pas tout à fait dans la répétition, mais dans une variation plus diffuse, plus molle, plus cynique. Un crépuscule sans grandeur, où le pouvoir ne fait même plus semblant d’être autre chose que ce qu’il est devenu.

Voici ce que révèle l’effroyable syndrome Epstein.

Et, avec, la nécessité, au-delà de la justice et de la reddition de comptes dans le simple, également orgiastique, but d’abattre des idoles pour les remplacer par d’autres – de corriger la trajectoire et de réintroduire de la limite, du sens, de la responsabilité, de la mesure…

Avant que le vide ne se transforme, une fois de plus, en machine infernale.


En savoir plus sur Beirut Unbound

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.


Laisser un commentaire