Michel HAJJI GEORGIOU
06/02/2026

Pour toutes les petites filles, les adolescentes et les femmes victimes de violences sexuelles, du silence et de l’impunité.
Pour tous les hommes qui, chaque jour, démentent Epstein et ses semblables.
Par-delà la violence physique et morale et la prédation sexuelle, il y a quelque chose de plus fondamental, et abyssal dans l’affaire Epstein (comme dans l’affaire Weinstein).
Car ce qui s’y joue, à travers le corps des femmes, et plus encore à travers celui des mineures, relève d’une angoisse existentielle masculine qui traverse les civilisations, les religions, les idéologies, les systèmes économiques… sinon l’ensemble de l’espace du politique. Et cette angoisse est si profonde qu’elle appelle, presque mécaniquement, l’asservissement, la profanation et la désacralisation du corps féminin, qui la réveille et l’entretient.
Dans l’univers d’Epstein et consorts, le corps féminin est perçu comme un miroir insupportable qui rappelle à l’homme ce qu’il voudrait conjurer à tout prix : la dépendance originaire, la vulnérabilité, la naissance, la finitude, ou encore la dilution possible de l’ego dans l’autre…
Le corps féminin est en effet le lieu d’où l’on vient et celui où l’on pourrait se perdre. Le port de l’angoisse.
Peut-être même qu’il est nécessaire de le punir pour avoir été la source de la vie – pour avoir eu la prétention et le pouvoir de donner naissance, primat naturel originel insupportable ? Ou parce qu’il est tout simplement impossible de revenir pleinement à ce qu’il représentait comme espace simultané de sécurité, de confort, de jouissance et de plénitude ?
Qui sait…
Les monstres naissent-ils de cette fixation délirante et obsessionnelle de vouloir retourner au jardin d’Éden, au ventre maternel comme mythe originel d’un monde parfait ? Est-ce retour impossible vers le « paradis perdu » qui déclenche en eux la volonté de rabaisser les femmes, de les asservir, les diaboliser, de faire de leur vie un « enfer » ? Après tout, les xénomorphes d’Alien utilisent organiquement le corps « maternel », mais il ne peuvent pleinement naître qu’en le détruisant…
L’utérus est une preuve d’humanité que les pseudo « dieux » ne peuvent pas laisser derrière eux. Son existence même menace leur psyché narcissique.
Ce n’est donc pas un hasard si le corps féminin cristallise toutes les fixations pathologiques du monde – des prédateurs capitalistes qui l’achètent et l’échangent, aux mollahs et aux intégristes de tout poil qui l’enferment, le voilent, le mutilent ou le sacralisent à outrance pour mieux le neutraliser. Et le fait n’est pas nouveau. Les sorcières de Salem et la réaction puritaine inquisitoire à leur égard nous interpellent. Et les exemples similaire foisonnent en tout temps et en tous lieux. Il suffit de poser la question aux victimes de Daech ou à Mahsa Amini.
Ce que tous ces systèmes ont en commun, malgré leurs discours et postures parfois antagonistes, c’est une même panique devant l’altérité radicale qu’il représente. La femme, écrivait Simone de Beauvoir, est construite comme l’Autre absolu, celui qui menace l’autosuffisance masculine. Ce que l’époque contemporaine prouve avec encore plus d’acuité, c’est que cette altérité n’est plus seulement refoulée ou encadrée, mais systématiquement violée comme un sorte d’acte de revanche métaphysique.
Dans le cas Epstein, cette équipée vindicative a atteint un point de vérité glaçant. Dans ce cadre, le choix des mineures n’est pas un détail et ne relève pas d’un simple opportunisme criminel, mais s’inscrit dans une logique effroyable, en l’occurrence la conquête de l’innocence comme ultime blasphème, à travers le grooming et autres manipulations perverses. Exactement comme chez Sade. La mineure n’est pas seulement sans défense juridiquement ; elle est, symboliquement, celle qui n’a pas encore accédé à la pleine souveraineté de son corps. La violer, la contraindre, la réduire au non-consentement absolu, c’est s’arroger un pouvoir quasi divin sur le passage entre l’innocence et la chute, sur la vie et la mort symboliques. C’est s’ériger en démiurge par la perversion.
Évidemment, l’on pense à Georges Bataille et à sa notion de transgression comme rapport au sacré. Sauf qu’ici, la transgression est vidée de toute profondeur, quand bien même elle conserve une structure sacrificielle. Il ne s’agit certainement pas de « désir », mais de destruction rituelle de ce qui résiste encore à la marchandisation totale. Le corps de la femme, surtout lorsqu’il est jeune, devient le dernier territoire à conquérir pour un pouvoir qui n’a plus d’horizon, plus de transcendance, plus de sens à produire. C’est une résistance au néant… par l’anéantissement de l’autre, porteur d’avenir. Un anéantissement de la notion de temporalité, de transmission, de continuité. L’aspiration totalitaire par excellence.
Et cette logique est valable aussi bien pour le capitalisme prédateur que pour les radicalismes religieux. Si les premiers achètent le corps pour s’assurer qu’il est disponible, appropriable et consommable, les seconds le couvrent, l’enferment, le surveillent pour s’assurer qu’il échappe au regard, au désir, à la liberté. Mais dans les deux cas, il s’agit de neutraliser une puissance symbolique jugée insupportable. Le voile intégral et la chambre close d’Epstein relèvent du même schème méphistophélique : celle de la peur panique de la dilution de soi dans l’autre.
L’angoisse de castration de Freud vient forcément à l’esprit, mais son apport reste ici réducteur. Epstein, Weinstein et leurs adeptes ne craignaient pas tant la perte d’un phallus pseudo héroïque et conquérant que celle d’une illusion. Laquelle ? Celle d’une maîtrise totale, d’un ego fermé sur lui-même, indemne de toute dépendance. Or le corps féminin rappelle que la vie est relation, porosité, ouverture, altérité. Partant, il constitue une menace pour le narcissisme absolu – et il faut donc l’éradiquer absolument et complètement.
Il ne faut pas s’y tromper. Cette guerre d’extermination contre le corps des femmes est radicale. C’est une guerre totale contre l’anima, au sens jungien. Même si, heureusement, les hommes ne sont pas tous des soldats acquis à la cause des Epstein et des Weinstein de ce monde, loin de là.
Quel est l’enjeu de cette guerre ?
Il faut comprendre que l’anima n’est pas « la femme » au sens social ou biologique, mais la médiation intérieure avec l’altérité, le principe de relation, de porosité, d’éros, de profondeur psychique. L’anima est ce qui empêche le moi de se croire autosuffisant, fermé, souverain… de sombrer dans « le mal du mâle ». L’anima introduit le trouble, la dépendance, la nuit, le mystère, la vulnérabilité.
Elle introduit la vie.
La tuer, symboliquement ou concrètement, c’est tenter d’anéantir l’existence dans l’altérité.
Dans cette perspective, le viol, la prédation, la profanation du corps féminin prennent une signification encore plus sombre et apocalyptique. Tous ces actes ne sont rien moins que des rites négatifs d’auto-engendrement. Des tentatives désespérées de créer un moi unique, indemne, non traversé, non affecté.
Une abomination.
Tuer l’anima, c’est vouloir abolir ce qui, en soi, rappelle la dépendance originaire, le lien à la mère, à la naissance, à la perte, à la mort. C’est refuser l’expérience même de l’humain comme relation. C’est décompenser en aspirant à une forme d’immortalité, d’accession à une certaine forme de déification… par la négation même du sacré !
Dans le cas Epstein, cette logique est portée à son paroxysme. Une fois de plus, les mineures ne sont pas simplement des victimes vulnérables ; elles incarnent une anima à l’état naissant, encore non médiatisée, non symbolisée, non protégée par le langage et le droit. Les atteindre, les soumettre, les réduire au non-consentement absolu, c’est tenter d’éradiquer l’altérité avant même qu’elle ne prenne forme.
Le fantasme de toute-puissance quasi ontologique.
L’homme prédateur ne cherche pas une femme pour satisfaire ses pulsions.
Il cherche à se débarrasser de ce qu’elle réveille, de ce qu’elle suscite en lui.
C’est pourquoi cette violence traverse aussi bien le capitalisme qui achète et consomme, que les intégrismes religieux qui voilent, enferment et mutilent, ou les idéologies autoritaires qui haïssent toute forme de féminin symbolique. Tous poursuivent, sous des langages différents, un même objectif inconscient : un monde sans anima, un monde d’identités closes, verticales, viriles, non relationnelles.
Mais un tel monde est invivable. Car sans anima, le sujet ne devient pas plus fort, contrairement aux lubies des prédateurs – et c’est à ce mur ontologique que se heurtent tous les délires de grandeur des Epstein du monde. Au contraire, il devient stérile, rigide, paranoïaque. Jung parlait d’inflation du moi et de psyché coupée de ses profondeurs, vouée à la compulsion et à la destruction.
Le viol n’est pas seulement un crime contre l’autre.
Il est d’abord mutilation de soi.
Une tentative ratée d’échapper à l’humain.
Vouloir exister « en moi unique », sans altérité, sans féminin intérieur, sans relation, c’est vouloir devenir un dieu mort.
Un absolu vide.
Un sujet sans monde.
Et ce qui rend ces affaires plus insupportables encore, ce n’est pas seulement l’horreur des actes, mais l’omerta qui les entoure. Le fait qu’elles aient pu prospérer si longtemps dans des sociétés qui se disent « émancipées », mais qui ont perdu tout sens de la transcendance. René Girard aurait d’ailleurs souligné le paradoxe ultime qui réconcilie les extrêmes. D’un côté comme de l’autre du spectre politico-religieux, l’on mutile les femmes par volonté de se substituer à Dieu, que ce soit dans sa négation toute-puissante ou dans son adoration servile. Preuve, une fois de plus, que la transcendance n’appartient pas spécifiquement au domaine du religieux. Qu’elle est essentiellement humaine, humaniste. Et que soit le religieux véhicule cet humanisme, soit il sombre dans ce qu’il prétend combattre – sa désubstantialisation. La désacralisation même du sacré.
Non, les victimes d’Epstein et de Weinstein ne sont pas des dommages collatéraux. Elles ne posent pas uniquement le problème de la justice pénale ou de la société, qui continue souvent de les sous-traiter comme des victimes honteuses et malencontreuses à cacher à tout prix. Elles nous disent ce que nous refusons encore de comprendre de nous-mêmes, en ce sens qu’elle sont le révélateur d’un monde où le corps des femmes reste le lieu privilégié où s’exerce la violence symbolique ultime, celle qui prétend conjurer l’angoisse existentielle masculine par la domination la plus crue.
La seule vérité, la plus nue, la plus terrifiante, mais la plus lucide aussi, c’est que les crimes d’Epstein sont des symptômes d’un monde malade. Un monde qui préfère vainement et cruellement profaner la chair plutôt que d’affronter sa propre déchéance, sa propre finitude.
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