Michel HAJJI GEORGIOU
31/12/2004
L’Orient-Le Jour
Défiant toutes les normes spatiotemporelles, l’année de l’opposition commence véritablement à rebours, en décembre. C’est en effet le 13 décembre 2004, avec le meeting du « Bristol », que s’achève tout un cycle, celui des oppositions partielles, réductrices, communautaires, entamé dans les premières années de l’après-guerre, et hérité des structures de la guerre.
C’est d’ailleurs sur les brèches des événements allant de 1975-1990 que l’opposition a décidé de reconstruire un espace commun, notamment entre d’anciens acteurs du Front libanais et du Mouvement national, assez souple pour permettre à chacun de préserver les spécificités et l’identité de chacun. L’idée étant de créer un rassemblement autour du plus petit dénominateur commun, à savoir, dans ce cas, la fin de la tutelle politique et sécuritaire syrienne, le rejet des ingérences des services libano-syriens dans la vie publique et privée et le redéploiement des forces armées syriennes en prélude à leur retrait total du pays.
Si une telle opposition existait déjà à l’état potentiel, latent, depuis la réconciliation de la Montagne d’août 2001 entre le chef du Parti socialiste progressiste (PSP), Walid Joumblatt, et le patriarche maronite, Mgr Nasrallah Sfeir, elle ne bénéficiait pas à l’époque de la meilleure conjoncture locale et internationale. Sur le plan local, la répression des 7 et 9 août 2001, puis la fermeture de la MTV, n’avaient pas encore consacré, de manière aussi flagrante et indécente, l’omnipotence de l’appareil sécuritaire à tous les niveaux de l’État, malgré le casier judiciaire chargé des Services sur le plan liberticide depuis 1990. Sur le plan international, les attentats de New York devaient bouleverser toute la donne, et ramener chacun dans sa sphère d’influence communautaire par un mécanisme naturel du système consensuel libanais, mécanisme amplifié, stimulé par la tutelle militaire, politique et sécuritaire syrienne.
C’est donc une lente montée vers la conscience qui a conduit l’opposition nationale plurielle sur le chemin du « Bristol ». Pour recréer une dynamique de l’opposition quasi inerte depuis trois ans, il a fallu, au cours des quatre derniers mois de 2004, qu’il y ait coup sur coup l’amendement constitutionnel, la prorogation du mandat Lahoud, la résolution 1559, les attaques contre Walid Joumblatt et d’autres opposants, l’attentat contre Marwan Hamadé, le rapport Annan, la déclaration du Conseil de sécurité, le départ forcé de Rafic Hariri et la formation d’un gouvernement monochrome avec les anciennes-nouvelles figures de proue du système syrien au Liban : Adnane Addoum, Élie Ferzli, Sleimane Frangié, Wi’am Wahhab et autres Youssef Salamé. Jusqu’à l’immense « flop » de la manifestation propagandiste du million pour faire allégeance à la Syrie, et les chantages électoraux mesquins pour acheter les voix des électeurs aounistes et Forces libanaises, en marchandant le retour de Michel Aoun et la libération de Samir Geagea.
Une symbiose d’événements-clefs qui ont conduit successivement d’anciens pôles prôches du pouvoir et des députés à rejoindre les rangs de l’opposition: le clan joumblattiste dans son intégralité, les députés Farès Boueiz, Nazem el-Khoury, Ahmed Fatfat, Ghattas Khoury. Sans oublier Rafic Hariri lui-même, désormais diabolisé, taxé de « serpent de Koraytem » par les loyalistes et les prosyriens, et cité par Walid Joumblatt comme son allié d’élection, en prévision des législatives de 2005. Et le groupe est irrémédiablement voué à l’élargissement face aux manifestations hostiles des services de sécurité libano-syriens, comme le prouve l’imbécile incident de Tripoli, le vendredi 17 décembre, qui pourrait avoir – au moins dans le discours, en attendant les actes – jeté le Rassemblement tripolitain du député Mohammed Safadi dans les bras de l’opposition plurielle nationale.
Face aux multiples erreurs du pouvoir, l’opposition a souvent fait preuve de civisme, à travers les campagnes pour la protection de la Constitution et de la défense des libertés, qui ont pavé la voie, en septembre et en octobre, au meeting du « Bristol ». Capable du meilleur, elle a pourtant été aussi susceptible du pire. L’ampleur du désastre a pu être vérifiée lors des municipales. Fractionnée, prisonnière d’un combat de chefs ancestral, particulièrement au sein de sa partie chrétienne, prise dans l’étau de querelles politiques risibles, lourdes de conséquences sur le moral populaire, l’opposition a enregistré un score lamentable devant les candidats du pouvoir, particulièrement au Metn. Et les résultats des municipales n’ont pas été sans ébranler les rangs de l’opposition, surtout les relations du Rassemblement de Kornet Chehwane avec le courant aouniste. Une guerre d’affaiblissement politique entre les deux parties a suivi durant la seconde moitié de l’année, et le climat n’a commencé à se détendre… qu’avec la participation, à titre d’observateurs, du courant aouniste au « Bristol ».
Le défi principal pour l’opposition nationale plurielle en 2005 sera de maintenir une coordination minimale dans le respect des principes fondamentaux, tout en conservant la souplesse nécessaire pour élargir le cercle des opposants. Il faudra penser, dans ce cadre, au moyen d’intégrer le courant aouniste, tellement soucieux de ne pas faire de concessions sur son discours politique souverainiste anti-Taëf, avec la dynamique interne, sans qu’aucune des parties ne soit perdante au change. Faute de quoi, c’est un revers cuisant qui guette l’opposition, confrontée à un test déterminant cette année: les législatives, et l’occasion de briser le verrou syrien à la Chambre des députés.
Pour l’opposition, 2005 sera l’occasion de l’union sacrée et du triomphe, ou de la dispersion, la voie royale qui mène à la bérézina.
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