Le politique et la politique  

Michel HAJJI GEORGIOU

02/02/2005

Allocution prononcée au cours d’un colloque organisé par l’Amicale des anciens du Collège Notre-Dame de Jamhour sur « l’engagement des anciens au service de la Cité ».

Mesdames, Messieurs, 

Il m’est demandé de faire, en quelques minutes, une introduction sur deux notions auxquelles on consacre généralement une partie entière dans les ouvrages spécialisés de sciences politiques et de philosophie politique : « le » politique et « la » politique, deux termes qu’on a généralement tendance à confondre. Le « on » désigne ici aussi bien les profanes, ceux qui n’ont jamais accordé le moindre intérêt au champ politique – et ils sont nombreux au Liban, surtout depuis la fin de la guerre, pour une multitude de causes que nous évoquerons plus tard – que les protagonistes de la chose publique actuelle, qui n’ont pas manqué une occasion de prouver, au cours des quinze dernières années, combien ils sont inaptes à diriger ce pays.

Quoi qu’il en soit, il semble de plus en plus ardu de distinguer « la » politique « du » politique au Liban. Du moins, si la distinction théorique subsiste, elle a bien du mal, dans la confusion générale enrobée de stupidité qui frappe le champ politique libanais, à exister dans la pratique.

Il est vrai qu’après avoir passé quinze ans à s’entretuer sur le concept et l’idée même du Liban (le programme de la Gauche et les résolutions du séminaire de Saydet el-Bir, qui ont été les premiers textes de référence durant cette guerre, n’opposent-ils pas en effet deux idées du Liban ? Le panarabisme, au nom duquel certains ont pris les armes pour défendre les Palestiniens, puis, dans une certaine mesure, la tutelle syrienne, n’a-t-il pas trouvé son frère ennemi dans le souverainisme libaniste ?), les Libanais ont passé, mais était-ce là vraiment leur volonté propre, les quinze années suivantes à désapprendre les concepts politiques et à leur en substituer d’autres, exportés de l’étranger et montés de toutes pièces à l’aide d’une idéologie et d’une phraséologie pour le moins passéiste et obscurantiste (comme « unité des volets et des destins », un « seul peuple dans deux États », les « amn qawmi », « selm ahli » et autres « khayarat et moutatalibbat stratejiyé » et « insihar watani » qu’on professe dans les salons de certains palais).

Mais revenons-en aux définitions. Pour simplifier les choses, sans trop philosopher, l’on conviendra, après avoir consulté Julien Freund, Jean-Yves Calvez ou Raymond Polin, que le politique renvoie au domaine public en général, à l’espace public, à la société organisée d’une certaine façon et qui comporte des éléments non politiques, tandis que la politique est acte, décision. La politique est donc l’action qui cherche à organiser le politique. Dans ce sens, l’espace du politique englobe et dépasse celui de la politique, transformée ici en action formelle, organisatrice. C’est pourquoi Emmanuel Mounier disait de la politique, voulant par là même parler du politique : « Si la politique n’est pas tout, elle est en tout ». Ce qui reviendrait à dire que le politique ne se limite pas simplement au champ formellement politique, mais recouvre en fin de compte tout ce qui touche au domaine public : le social, l’économique, le religieux.

Mais ce n’est pas tout.  Tous les politologues associent le politique à la notion du bien commun, qui est sa finalité. Certains, à l’instar de Raymond Polin, n’hésitent pas à accoler le terme «  éthique » à celui du politique, révélant par là même une autre condition de l’émergence du politique, étant entendu que le politique est éthique et civique par nature, mais que c’est à la politique qu’il revient d’être éthique et axée sur la nécessité de réaliser le bien commun, condition sine qua non de la mise en application du contrat social. 

Mais trêve de théorisation. Revenons-en au Liban où la politique suscite aujourd’hui scepticisme, méfiance, mépris et dégoût chez les citoyens libanais. Au Liban, la politique, comme l’espace public, est partout et nulle part à la fois. La politique est on ne peut plus populaire et accessible à l’homme de la rue, mais elle ne recèle plus rien de son sens noble, de sa mission civique. C’est une image déformée du politique, véhiculée par une politique amorale, machiavélique, sale, sinueuse, asservie, clientéliste à outrance, servile, milicienne, et appliquée par la plupart des responsables corrompus, vils, abjects, bas et vendus à l’étranger qui a été servie aux Libanais durant ces quinze dernières années. Le niveau du discours politique est tombé très bas, au degré zéro. Si bien que, pour reprendre à notre compte une citation célèbre, on pourra convenir du fait que «  le Pouvoir est tombé si bas qu’il faut – non plus se pencher, mais s’aplatir – pour le ramasser » – et combien sont-ils à s’être aplatis et à continuer à s’aplatir pour s’arracher une part du potlatch. 

La pratique politique n’a rien à envier à des procédés tantôt mafieux et tantôt staliniens. Au lieu de s’orienter vers la modernité, la démocratie et la citoyenneté, le régime politique est devenu de plus en plus dogmatique, monolithique, aussi aride que les régimes totalitaires. Ce que d’aucuns ont été jusqu’à appeler la  syrianisation  du Liban. À ce propos, dans une perspective platonicienne, le politique est synonyme de différenciation, de confrontation avec la pensée unique. Ce n’est donc pas un hasard si, à la politique actuelle, celle de la pensée unique, nous opposons le sens et l’essence du politique, fondé sur la différenciation, la diversité et le pluralisme.  

Le résultat est effarant. La politique dégoûte, la politique fait peur. Aspirer à se mettre au service de la cité est devenu synonyme d’infamie, d’avilissement. Combien de jeunes, qui aspirent à participer à la vie politique, à travers les procédés démocratiques (élections, partis, manifestations, et même société civile), n’entendent-ils pas leurs parents les mettre en garde, sur un ton menaçant et inquiet : « Heyda lbalad much la elna, khalik biid aan el siyesse – ce pays ne nous appartient pas, il faut rester loin de la politique ». Et combien de jeunes suivent ce conseil, reprenant momentanément le même discours avant d’aller faire la queue devant les ambassades pour s’en aller vivre leur citoyenneté là où l’air est plus démocratique…

Mesdames, Messieurs, 

Pour rectifier le tir, et restituer le politique à la politique, il convient de revenir à l’essence même du politique : le souci du bien commun. Et n’est-ce pas là la fonction latente et primordiale du mouvement estudiantin ?

Permettez-moi, dans ce contexte, de citer une phrase qui fut autrefois qualifiée de règle d’or du système politique libanais, lorsque celui-ci faisait l’honneur du Liban dans la région. On la doit à Hamid Frangié (le destin politique de Hamid Frangié, et celui de son frère Sleimane – pour ne parler que de cette génération sans évoquer sa perpétuation entre Samir et Sleiman Frangié – pourrait d’ailleurs incarner, symboliquement, toute la distorsion qui existe entre ce que la politique libanaise devrait être et ce qu’elle est aujourd’hui), qui disait : « Si les Libanais s’entendent sur le mal, il se transforme en bien. Et s’ils se disputent sur le bien, il se transforme en mal ».

À ces paroles consensuelles sages, qui nous invitent à redécouvrir et à nous réapproprier notre contrat social interlibanais, je n’ajouterai rien. 

Je vous remercie.

Merci. 

                                                                                        Michel HAJJI GEORGIOU 


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