La société libanaise face à son examen de conscience 

Michel HAJJI GEORGIOU

08/11/2005

L’Orient-Le Jour

On a tendance à l’oublier, ou peut-être à sous-estimer un peu trop cette aubaine : le Liban possède une chance phénoménale. Malgré tous les malheurs qu’il a endurés durant sa « jeunesse », s’étendant sur la dernière moitié de siècle, ce pays semble bénéficier d’une véritable protection divine. À croire que la prophétie du Livre d’Habaquq, dans l’Ancien Testament, se réalise effectivement, que la colère du Démiurge s’abat sur ceux qui ont fait souffrir le Pays du Cèdre : « Car les violences contre le Liban retomberont sur toi, et les ravages des bêtes t’effraieront, parce que tu as répandu le sang des hommes, et commis des violences dans le pays, contre la ville et tous ses habitants ». 

Depuis un an, le Liban s’est progressivement retrouvé sous l’ombrelle de l’ONU, le dernier épisode de cette incroyable saga étant l’adoption de la 1636 et les déclarations onusiennes sur la nécessité d’un tracé des frontières libano-syriennes et d’un échange diplomatique entre Beyrouth et Damas. Autrefois, des jeunes manifestants s’égosillaient dans la rue et bravaient les matraques et les crosses de fusils pour réclamer l’application d’une résolution 520 qui ne mentionnait même pas la Syrie et ses ingérences au Liban. Une résolution en laquelle une classe politique inféodée à la Syrie ne croyait guère, et qui ne bénéficiait pas même, sur le plan politique, d’un embryon de consensus international pouvant ouvrir la voie, un jour, à son application. Le respect aveugle de l’accord de Taëf, vicié à la base par des concessions structurelles sur la souveraineté libanaise et récupéré par une Syrie asservissante, revenait comme un leitmotiv dans les milieux politiques. 

L’assassinat de Rafic Hariri a tout changé, achevant de délier les langues encore récalcitrantes à prôner le rétablissement de la souveraineté, précipitant le processus amorcé par la 1559. Depuis, la communauté internationale a les yeux rivés sur le Liban. Et, on a tendance à l’oublier, cela a permis de réaliser, en quelques mois, ce que plus d’un jugeait utopique : le retrait syrien, des élections législatives libres (avec, il est vrai, leur lot d’imperfections), et une enquête internationale sur l’attentat du 14 février qui a le mérite de transcender, dans ses effets, la question de la vérité sur l’assassinat de Rafic Hariri. Et ce n’est pas fini, à voir l’intérêt que le Liban suscite à l’ONU.  

Or force est de constater que, sur le plan interne, le débat politique est bien en deçà de ce qu’il devrait être pour pouvoir accompagner la dynamique internationale. Certes, les grands dossiers sont ouvertement évoqués sur la scène locale, mais les différents discours, embourbés dans un débat politicien qui roule à vide, passent à côté de l’essentiel et manquent cruellement d’âme. Le seul à s’élever au-dessus de la mêlée, sur le plan du discours politique, est Fouad Siniora, en lequel beaucoup ont été agréablement surpris de découvrir la trempe d’un homme d’État derrière le ministre-fonctionnaire des Finances. 

Et pourtant, le 14 mars avait donné aux Libanais, et tout particulièrement aux jeunes, l’espoir d’un renouveau, notamment sur le plan démocratique. Beaucoup d’intellectuels et de politiques y ont vu l’émergence d’une opinion publique. Mais c’était sans compter la récupération communautaire qui a succédé aux rassemblements citoyens de la place des Martyrs. Durant quelques jours, les Libanais ont rêvé (à juste titre) de réformes, de renouvellement des élites etc., avant que les stratégies communautaires ne reviennent en force en période électorale et que les sigles partisans ne reprennent le dessus sur le drapeau libanais. 

Dans le repositionnement communautaire qui a accompagné les législatives, beaucoup, même dans les rangs de la société civile, ont cherché à se positionner en fonction des nouveaux clivages. Peu sont ceux qui ont fait l’effort de réagir dans la logique de la société civile, c’est-à-dire d’échapper à la « recommunautarisation », de penser le phénomène, de l’analyser sans prendre parti. Quelque part, nous avons été happés par la nouvelle dynamique, qui risque de déboucher sur un statisme à l’échelle institutionnelle. Le problème se situe à ce niveau. Dans le débat public, il y a beaucoup de politique politicienne, il n’y a pas assez de politique publique. 

L’essence du problème pourrait résider dans le fait qu’au Liban, les structures « traditionnelles » socio-culturelles antérieures à la fondation de l’État – claniques, féodales, communautaires – restent très puissantes, qui plus est à une étape comme celle-là où le confessionnel fait son retour dans la pratique politique par la grande porte, chacun essayant d’obtenir sa part du pouvoir dans le rééquilibrage qui fait suite aux quinze années d’occupation. 

Partant, et quoi que puissent en penser certains artisans du 14 mars, une opinion publique « civile », « acommunautaire », n’est pas née dans la foulée de l’intifada de l’indépendance. 

Il suffit, pour s’en convaincre, de poser la question suivante : quelle proportion de Libanais accepteraient aujourd’hui la mise en place d’une commission Vérité, Justice et Réconciliation, chargée d’établir une justice restauratrice, c’est-à-dire de sanctionner, ne serait-ce que moralement (et pas pénalement), pour l’histoire et la mémoire collective, tous les chefs de guerre et les responsables des malheurs des trente dernières années ? La réaction de la grande majorité ne serait-elle pas de se positionner politiquement, ou plutôt « politiciennement » par rapport à ce débat, prenant le parti de défendre leur zaïm féodal ou communautaire local ?

La question reste entière, mais il convient de remarquer que l’initiative même d’un tel débat de société est pour l’instant renvoyée aux calendes grecques… Manque d’audace ? Pour l’instant, le débat de société cède la place aux querelles politiciennes, et l’on est en droit de se demander si le véritable débat ne porte pas sur la fondation de la société civile comprise comme a-communautaire ou para-communautaire, c’est-à-dire d’une citoyenneté libanaise, sans nécessairement remettre en question le système consensuel de pluralisme communautaire sur lequel repose le pays. 

Dans cette même perspective, l’État s’est structuré au Liban en fonction de la société, dont il est le miroir. C’est-à-dire que les mêmes structurations traditionnelles se sont reproduites dans l’appareil étatique. Ainsi, la réponse au processus de fondation de l’appareil administratif, de l’État rationnel et moderne, sous Fouad Chéhab durant les années 60, sera le retour en force de l’État-zaamat (des caïds) et de l’État-jamaat (des groupes), avec l’accession à la présidence de Sleimane Frangié. Puis, durant la guerre, ce sera la « milicianisation » à outrance, avant que les milices communautaires n’investissent la légalité, l’appareil étatique, par le biais de l’accord de Taëf. 

Peut-on édifier un État de droit sans diffusion d’une culture de la citoyenneté ? Les deux processus de fondation ne sont-ils pas parallèles et complémentaires ? Ne doit-on pas pour le moins, pour saisir le momentum, pour être en phase avec la communauté internationale et avec notre temps, initier tout de suite, dès aujourd’hui un débat sur l’évolution des mentalités, au lieu de se préoccuper des petites querelles politiciennes et des réconciliations cosmétiques ?

Pour la société libanaise, voici venu l’heure d’un sérieux examen de conscience. 


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