L’ultime « intifada dans l’intifada »

Michel HAJJI GEORGIOU

16/11/2005

L’Orient-Le Jour

« Nous manquons d’idéal. De là viennent notre impuissance et notre débilité. C’est la source de tous nos maux. »

Ces mots (et beaucoup d’autres aussi) de Michel Chiha (dans Politique intérieure), écrits dans les années 30, restent plus que jamais dans l’actualité.

Un peuple (pour éviter le vocable polémique de « nation ») ne peut pas vivre sans idéal. Il ne peut vivre sans rêves. Il peut se contenter d’être, d’exister, si on abolit en lui la part du rêve, mais son existence ne sera plus une longue marche génératrice de vie. Elle sera linéaire, dépourvue d’absolu.

Autant le droit au divertissement est devenu légitime dans la cité, au gré de la modernisation, autant devrait l’être le droit au rêve pour le peuple (la communauté des citoyens), qui aspire à un dépassement de soi et qui a besoin de redécouvrir, chaque quelque temps, qu’il est effectivement grand. Qui a besoin de se regarder en face dans un moment ultime de courage et de vérité, et de se rendre compte que la part d’absolu en lui ne saurait s’éteindre progressivement et disparaître parce qu’un certain nombre de facteurs l’ont immergé dans une profonde apathie.

Un peuple sans mythes, sans symboles, sans idéaux, est un peuple sans histoire, et, surtout, sans avenir. Il se dissout en silence, sans même un cri d’agonie – et dans le mépris général, s’enfonçant lentement dans le trou noir de l’histoire.

Le Printemps du Liban, a déchaîné, le temps d’une saison, des passions trop longtemps contenues. Il a permis d’exprimer une douleur commune, ressentie aussi bien à l’échelle des individus qu’au niveau de chacune des communautés. Une douleur accumulée au fil des années et des revers humiliants, transfigurée dans une expérience réunificatrice : le sacrifice de Rafic Hariri.

Passé le cap de la douleur est venu le temps de la colère.

La colère s’est cristallisée contre la Syrie, et le mouvement a naturellement tendu vers le rétablissement de la souveraineté et le retrait syrien, achevant de cimenter, sous les couleurs du drapeau libanais, la dynamique de groupe.

Place de la Liberté, le souffle de cette passion qui anime, pour Hegel, la marche de l’Histoire a fait rêver tous les jours des centaines de milliers de Libanais. Tous les Libanais, à quelques exceptions près. Peut-être bien que non.

Tout compte fait, il a même fait rêver le Hezbollah (et Amal, mais qui prend encore la peine de mentionner le mouvement de Nabih Berry, alors que le président de la Chambre a apparemment lui-même décidé de jouer aux Introuvables !) le temps d’une semaine, place Riad el-Solh.

À la différence près que le « rêve » de la place Riad el-Solh évoquait, dans ses slogans et dans sa discipline imposée, l’illusion isolationniste des milices communautaires (dont l’organisation militaire par rapport à leur commandement masquait souvent une indiscipline par rapport à tout autre ordre), tout droit issue de la guerre et du chaos d’antan.

Place des Martyrs, malgré le deuil, l’ambiance était à la fête, à l’élan de l’homme vers la liberté et l’indépendance, vers la restauration du cadre souverain pouvant enfin servir de base au processus de l’édification de l’État.

L’organisation systématique du 8 mars se plaçait en opposition, sinon en confrontation directe avec le caractère spontané, diffus et pluriel du 14 mars.

Place de la Liberté, les jeunes et moins jeunes ont rêvé, puis œuvré en commun pour la restauration du cadre favorable à la réémergence de l’État, avec la bénédiction (tardive) de la classe politique. Il reste qu’ils ont aussi rêvé « d’autre chose », à commencer par un renouvellement de cette classe politique, par un changement dans l’esprit même du système politique.

Et il était tout à fait normal que les stratégies politico-communautaires des protagonistes du 14 mars ne puissent pas accompagner cette dynamique de changement. Comment auraient-ils pu accepter l’idée que la révolution puisse, dans un mouvement de réaction typique, balayer ses propres artisans !

Tout cela était perceptible le jour même du 14 mars : les discours politiques et l’attitude des politiciens impatients de monter sur le podium ne reflétaient guère l’immensité de ce qui se produisait au cœur de l’océan populaire rouge et blanc.

Il est très facile d’expliquer ce qui s’est produit ensuite.

Le consensus est l’âme du Liban pluriel, nul ne conteste plus ce point. Il est inscrit dans les structures mêmes du fonctionnement politique libanais.

Mais ce que la logique traditionnelle — qui a érigé le consensus en dogme absolu du système — refuse d’admettre, c’est que le consensus n’est bon que s’il est positif, constructif, fondateur.

Qu’il n’est viable que s’il est orienté, toujours dans l’optique de Michel Chiha, vers le bien commun et l’intérêt public. Dans le cas contraire, il n’est que compromis, et on ne peut pas en attendre grand bien.

C’est peut-être l’erreur commise par les « pères » du 14 mars. Le rêve a été aboli, liquidé dès lors que chacun a mis en place sa propre stratégie fondée sur le compromis, qui avec les artisans du 8 mars, qui avec les orphelins de Damas.

Et la pilule a été encore plus amère dès lors que certains des pères du 14 mars ont cherché à prêcher, çà et là, que le 8 mars se situait dans la continuité même de la dynamique de l’intifada de l’indépendance.

L’intention était (et reste) peut-être d’éviter un clash politico-confessionnel qui ne veut pas dire son nom. Mais on ne saurait continuer à être hypocrite ou aveugle au lieu de confronter rationnellement le problème, celui d’une communauté politique chiite qui refuse encore et toujours d’adhérer à l’État libanais.

L’amère expérience qu’a vécue Fouad Siniora la semaine dernière en Conseil des ministres devrait servir d’ultime alerte.

Face à tout ce gâchis, que reste-t-il de « l’autre rêve » du 14 mars, celui d’une société qui cherche inlassablement à demeurer debout, à rester démocratique et à exister en dehors des schèmes politiques traditionnels ?

Le sentiment d’amertume de la « génération du 14 mars » peut évoluer dans deux directions : se figer, s’embourber dans la contestation stérile ou dans la passivité due à l’écœurement, ou générer au contraire un nouveau sursaut salvateur, une révolution dans la révolution, l’intifada dans l’intifada, au sens défini par Samir Kassir dans l’un de ses articles-clefs, et jeter les bases d’une culture démocratique et civique.

Alors, il faut continuer à rêver, sans cesse.


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