Michel HAJJI GEORGIOU
08 décembre 2008
L’Orient-Le Jour
« Tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change… »
Stéphane Mallarmé, Le tombeau d’Edgar Poe
« Un jour, les Syriens verront avec qui ils auraient dû traiter dès le départ. »
Cette phrase d’apparence anodine du général Michel Aoun remonte aux temps immémoriaux de son exil parisien. Elle évoque une amertume profonde : celle de n’avoir pas été désigné par Damas, à la fin des années 1980, comme l’interlocuteur privilégié avec qui le régime syrien aurait dû « composer », un terme bien diplomatique pour signifier : « agréer à la présidence de la République ».
Tout vient à point à qui sait attendre. Vingt ans plus tard, ce n’est plus du palais de Baabda que le général Aoun tente d’obtenir, devant des masses survoltées, une légitimité et une légalité qui n’en finissent toujours pas de lui filer entre les doigts, mais du palais des Mouhajirine à Damas.
Hasard presque anecdotique de l’histoire, l’agresseur contre lequel on mobilisait autrefois pour remporter l’adhésion du public et acquérir de la légitimité, à savoir le régime syrien, est devenu aujourd’hui le grand pourvoyeur de légitimité, une sorte de magicien d’Oz inespéré.
Qu’entre-temps, rien n’ait changé dans la mentalité dudit régime n’y change absolument rien. Damas a certes été forcé de retirer ses troupes du Liban par une pression populaire et internationale, puis littéralement contraint à faire quelques concessions, comme l’établissement des relations diplomatiques, uniquement pour retrouver une bien petite place dans le concert des nations. Cependant, les causes historiques qui ont été à l’origine du problème avec le Liban demeurent sans aucun règlement, bien au contraire.
Damas n’a jamais été aussi soucieux de replacer ses pions politiques sur l’échiquier libanais qu’à la veille des prochaines législatives. Mais le pèlerinage – plus lahoudiste que pauliste – de Michel Aoun à Damas n’a que faire des grands idéaux politiques.
En des termes khaldouniens, on en viendrait à réinterpréter tous ses grands discours entre 1989 et 2005 sur la souveraineté et l’indépendance du Liban dans le sens d’une prédication politique (daawa) pour créer un esprit de corps (açabiya) qui serait aussitôt tout entier mobilisé pour la conquête du pouvoir (mulk).
C’est en tout cas l’analyse qu’un Michel Seurat – vous vous souvenez, ce sociologue français assassiné par les Martiens et les Vénusiens pour avoir décortiqué le régime jupitérien avec toupet et effronterie – aurait effectuée de la quête initiatique du général.
Trahison ? Déni ? Renoncement ? Tous ces vocables n’ont pas beaucoup de sens. Les adopter pour expliquer la nouvelle empathie du général pour Bachar el-Assad, c’est rationaliser le problème, voire même aller jusqu’à lui donner une dimension morale. Or l’éthique non plus n’a pas droit de cité ici.
Preuve en est, la facilité extraordinaire avec laquelle Michel Aoun « purifie les mémoires » en effaçant, l’espace d’une petite formule assassine, le souvenir des soldats de la 5e, de la 8e, de la 10e brigade de l’armée, ou encore des commandos, tombés le 13 octobre 1990, humiliés par les forces syriennes, déshabillés, contraints de ramper avec leurs chaussures dans la bouche puis sauvagement abattus d’une balle dans la tête, comme du bétail.
« Ils sont morts pour que nous vivions », dit-il. C’est vrai, et il ne faut pas rester engoncé dans le passé. Mais ils ne sont pas morts pour que Michel Aoun aille s’asseoir – mais quel suprême honneur ! – à la droite de Bachar el-Assad.
Ils ne sont pas morts pour une personne, pour un culte, comme les suicidés de Waco, dans le Texas, ou de Guyane ; ils n’étaient pas les adeptes de Charles Manson dans la Death Valley. Ils sont morts pour une cause, celle de la souveraineté du Liban, pour que cette cause continue d’exister à travers eux, et non pour qu’elle aille embrasser ses bourreaux…
C’est encore une fois à la dimension du temps qu’il convient de se rapporter pour expliquer le comportement du général Aoun. Le temps du général n’est pas le temps historique : point d’Esprit de l’histoire à cheval comme pour Jules César, Napoléon ou de Gaulle. Hegel eût péri étouffé par la comparaison.
La dimension temporelle du général n’a que faire des repères spatiotemporels classiques, ceux qui ont cours dans la réalité. Chez lui, seul compte le temps virtuel de l’imaginaire. Dès lors, il est parfaitement inutile de lui parler de la signification du 14 mars 2005 ou de n’importe quelle autre date, puisque tous ces événements sont incessamment revisités, réinvestis d’un nouveau sens en fonction des changements de stratégie personnels.
La recherche de la vérité ne dépend plus aussitôt d’éléments objectifs, d’une analyse rationnelle des données, des faits et des événements, mais de révélations imposées, d’une manière pyramidale, par le chef à sa base, dans le cadre d’un délire collectif qui échappe au phénomène politique stricto sensu et relève d’autres disciplines.
En ce sens, le psychanalyste Chawki Azouri n’a pas tort lorsqu’il assigne à l’objectif de la visite du général Aoun à Damas – « Purifier la mémoire et l’esprit pour qu’il n’y ait plus de zones d’ombre » – un sens spirituel.
Il n’y a désormais plus de doute : après le césarisme plébiscitaire qui l’avait conduit à s’ériger en libérateur ; après le populisme à la Savonarole qui l’a poussé à dénoncer la corruption et le vol de la classe politique traditionnelle et à se positionner en inquisiteur, c’est désormais bien ancré dans un messianisme ésotérique, comme protecteur et sauveur des chrétiens d’Orient, que Michel Aoun est parti à Damas pour justifier son allégeance à la théorie de l’alliance des minorités par un itinéraire religieux sur les traces de saint Paul et de saint Maron… ou plutôt d’Élie Hobeika et d’Émile Lahoud.
Le problème, c’est qu’en faisant fi du temps réel au profit d’un temps fictif et imaginaire, tout devient permis, licite, tous les tabous sautent.
C’est, en quelque sorte, faire de la politique dans l’espace, une politique qui n’a plus rien à faire avec la réalité, qui n’a plus aucun fil conducteur logique. Cela peut conduire à s’allier avec le parti que l’on considérait quelques mois avant le document de février 2006 comme « une milice qui doit désarmer » ou, maintenant, à se rendre à Damas pour visiter le chef d’un régime que l’on comparait il y a quelques années encore « au régime nazi » après l’assassinat de Rafic Hariri.
Et tout peut facilement devenir justifiable, la seule cohérence de l’option résidant dans son incohérence même.
On peut même désormais faire le pire des outrages, ce pour quoi l’on diabolisait littéralement l’autre par le passé : profiter des largesses du régime syrien ; à partir du moment où c’est « moi » qui le fait, c’est désormais permis… même si cela conduit exactement et invariablement aux mêmes résultats.
Il reste quand même, par-delà le phénomène Aoun, son hypertrophie permanente, et sa surdimension bruyante et assourdissante, à se rendre à une certaine évidence.
Lorsque, à Damas comme du côté orange, il est nécessaire d’en faire autant, bien au-delà de l’excès, pour la simple visite d’une personnalité politique qui, au bout de vingt ans, au terme d’un parcours politique épique, a fini par rentrer sans éclat dans les rangs et à prendre, comme tant d’autres avant lui, le chemin de Damas pour les mêmes raisons intéressées (et à contresens du bon sens et de la logique), c’est qu’il y a un véritable problème, un néant aussi bien sur le plan de la crédibilité que des idées.
Un néant que l’on cherche à masquer par le caractère gargantuesque des honneurs, des premières, des avions privés ou des fauteuils présidentiels.
Le régime syrien est dans une impasse politique et internationale, en dépit de quelques récents redressements : cela, on ne le savait que trop bien, et depuis longtemps.
Qu’à l’automne de sa carrière politique l’autocouronné « patriarche politique des chrétiens » décide de venir l’y rejoindre est probablement le seul véritable événement de cette visite.
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