Les sentinelles de la liberté 

Michel HAJJI GEORGIOU

12/12/2008

Allocution de remerciement après l’obtention du prix des droits de l’homme de la Fondation des droits de l’homme et du droit humanitaire. 

Cher Waël,

Cher Jean-Pierre, 

Cher Melkar,

Permettez-moi d’abord de vous remercier pour cette distinction, qui plus en provenance d’une institution telle que la Fondation des droits de l’homme et du droit humanitaire, qui a toujours été à l’avant-garde du combat pour les droits de l’homme, surtout dans les moments les plus sombres de l’occupation syrienne. Nul n’a oublié votre mésaventure avec l’appareil sécuritaire libano-syrien, cher Waël, après l’affaire de Tabarja, et cet interrogatoire qu’un bonze des services de renseignements vous à fait subir, les yeux bandés, les mains liés, dans un style parfaitement évocateur de Pinochet.

En cela, vous restez celui qui nous a tout appris au cours des deux dernières décennies dans ce domaine, et, pour cela nous vous serons éternellement reconnaissants. En ce sens, vous êtes le digne disciple de votre mentor, Charles Malek. 

Ce que vous nous avez appris, cher Waël, c’est que la liberté est un tout indissociable. Elle ne saurait être relativisée en fonction de considérations spatiales, territoriales, ou encore des appartenances sociales, politiques, professionnelles, culturelles, etc. 

Il en est ainsi de la liberté d’expression. Il est inconcevable, partant, de condamner les pressions, morales ou physiques, exercées contre un journaliste exprimant la sensibilité d’une faction politique donnée et d’observer le mutisme lorsqu’un journaliste du camp opposé est soumis à des pressions similaires. 

Qu’il me soit permis de déplorer, dans ce cadre, le manque de solidarité professionnelle souvent perceptible entre les journalistes de sensibilités politiques différentes. Or notre vocation, en tant que journalistes, est de s’élever au-dessus ds tiraillements politiciens, en faisant preuve de solidarité professionnelle, loin des clivages politiques. Il n’est pas nécessaire que nous soyons du même bord pour nous respecter les uns les autres et nous entraider, tout en préservant nos sensibilités, nos spécificités et nos préférences politiques. 

Il est vrai que dans cette région, nous sommes appelés, beaucoup plus qu’ailleurs, à nous positionner sur l’échiquier politique et à devenir des personnalités publiques, enjeux de pouvoir ou pas, tant les fondements même de la République restent fragiles et tant les valeurs de celles-ci doivent être défendues. 

Cependant, il faut comprendre qu’une atteinte contre l’un de nous fragilise le corps professionnel tout entier et ouvre la voie à de nouvelles pressions, de nouvelles exactions, de nouvelles agressions. Cela est vrai en général, mais se pose avec encore plus d’acuité à la veille des prochaines législatives et des échéances régionales à venir. 

N’est-ce pas vous, cher Waël, qui citiez devant nous ces mots éloquents du pasteur Niemöller, concernant la nécessité de faire front commun pour la liberté, pour ne pas tomber, chacun à son tour, victime du tyran du fait de notre absence de solidarité et de fraternité ? 

Or nous sommes de plus en plus témoins, ces derniers temps, de cabales violentes menées ouvertement par des organes de presse contre des journalistes et des personnalités publiques, qui vont parfois jusqu’à la promotion ou l’appel au passage à l’acte, c’est-à dire à la violence physique. C’est ce processus qui a précédé les assassinats de Samir Kassir et Gebran Tuéni, ou l’attentat contre May Chidiac. Et le déferlement de violence morale se poursuit, que ce soit dans une certaine presse ou sur les réseaux sociaux, où les anathèmes se multiplient contre journalistes et figures publiques, comme si l’annihilation de l’autre, morale et/ou physique ou morale, constituait une victoire politique. 

L’exemple le plus typique dans ce cadre est celui de notre confrère Omar Harkouss de la Future News, qui a été victime d’une campagne en règle contre lui, le comparant à Bernard Henry Lévy, si bien qu’en mission à Hamra pour assurer une couverture d’une manifestation du Parti syrien national social, il fut tabassé par les protestataires et traité de « juif » et de « sioniste ». 

La violence morale – sarcasme, insultes, accusations de trahison, menaces – ouvre immanquablement la voix à la violence physique. Il s’agit d’un character assassination qui prélude à la liquidation physique. D’où la nécessité impérieuse de lancer aujourd’hui une association de journalistes contre la violence pour la défendre nos confrères qui en sont les victimes. 

Le niveau des libertés dans une société dépend de la présence d’un environnement favorable à l’émancipation de ces dernières. 

Il va de soi que l’avortement en continu du processus d’individuation au Liban met en péril droits de l’homme et libertés publiques. 

Pourquoi insister sur l’individu ?

Deux options s’offrent à nous. 

La première a choisi comme terrain de prédilection un espace mental bien défini, celui du repli sur soi, de la « minorité », du « groupe », de la « défense de soi », par « peur » de l’autre et par « besoin » de sécurité. Ce discours mobilisateur fondé sur le rejet de l’autre conduit immanquablement à la violence. 

La seconde option souligne la nécessité d’édifier un État de droit, un État civil, une citoyenneté, fait la promotion der l’individu, de la connaissance et des libertés. Il s’agit d’un discours de paix.

Non qu’il faille occulter les appartenances collectives, au contraire. Mais il faut aussi qu’elles permettent à un espace de citoyenneté de se former. Car la culture des droits de l’homme et des libertés est tributaire de l’existence d’un tel espace. 

C’est au nom de la cohésion sacrée du groupe, par exemple, que la censure – autre forme de violence morale – est appliquée au Liban, par les communautés, avec le concours actif de la Sûreté générale. 

La censure revient à faire à la place de l’individu le choix de ce qui est licite et illicite, moral ou immoral, permis ou interdit. Ce choix, confisqué par un appareil étatique, mène immanquablement à saper les fondements mêmes de l’État de droit. Il déresponsabilise la personne, la soumet au diktat du groupe au nom de normes instaurées hors du contexte de la loi, par des interprétations relevant d’un pseudo rigorisme moral religieux et communautaires ou de considérations politiques étroites. Cette absence de responsabilité mène immanquablement à l’échec de la citoyenneté. 

Il ne faut pas s’étonner, après, si l’État, entraîné contre le droit et la citoyenneté, s’effondre. 

Du reste, les textes ne suffisent pas pour protéger un édifice politique, juridique et culturel, s’ils ne sont pas portés par des hommes bien intentionnés. 

C’est encore vous, Waël, qui répétez cette phrase : « Au Liban, il n’y pas de presse libre, mais des journalistes libres. »

La liberté de presse est effectivement un mythe. 

Elle n’est garantie que par la volonté, la détermination et la propension des journalistes à être libres, à repousser sans cesse les limites de l’interdit, en brisant des tabous, en sortant des sentiers battus, en défendant des valeurs, en disant ce que d’autres n’ont pas le courage de dire, avec tous les risques que cela comporte… le tout dans le respect, bien sûr, de l’éthique journalistique.  

Les journalistes sont des sentinelles de la société. 

C’est pourquoi ils représentent aussi le pouls du pays, de sa bonne santé démocratique. 

C’est, du reste, toujours une petite minorité qui brisé les tabous, au Liban, se risquant là où les autres ne voulaient pas le faire – depuis Nassib Matni, nous avons retenu la leçon. Le prix de la liberté est exorbitant. 

Lorsque ses sentinelles de la liberté sont décimées, c’est toute la culture démocratique du pays qui disparaît avec eux. L’effondrement se produit d’ailleurs simultanément à tous les niveaux. 

C’est un style de vie, de civilisation, un modèle culturel qui chute. 

La bataille qui se joue actuellement est morale, et l’effondrement, s’il a lieu, sera moral et se fera ressentir à tous les niveaux. 

À travers la banalisation de la violence morale, c’est l’âme même du Liban, sa spécificité dans la région, qui sont menacées. 

C’est pourquoi il faut se battre, inlassablement, pour préserver nos acquis et éviter de normaliser l’innommable. 

Il en va de notre pays et de notre avenir.

Je tiens, pour conclure, à souligner que tant d’autres parmi mes collègues, à L’Orient-Le Jour ou ailleurs, méritent ce prix. 

Après tout, je ne fais que mon devoir de journaliste, selon mes convictions. 

La défense et la promotion de la liberté d’expression sont, après tout, un effort individuel à plusieurs. 

C’est ainsi que la digue se met en place. 

Je souhaite aussi dédier ce prix aux détenus politiques, syriens et libanais, dans les prisons syriennes, ainsi qu’à Youssef Chaabane, victime depuis trop longtemps d’une impardonnable erreur judiciaire, d’une injustice flagrante de la part de la justice libanaise. 

Je vous remercie. 


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